
Entretien mené le 1er avril 2026.
Albin Serviant est entrepreneur tech & media depuis 1992. Il travaille actuellement sur la création d’une “Maison de l’IA”, la Cortex_house, qui ouvrira ses portes d’ici la fin de l’année 2026. Cortex_house ambitionne de devenir le nouveau lieu phare de l’IA, réunissant entrepreneurs, chercheurs, corporates, étudiants, institutionnels et investisseurs. Le projet est notamment soutenu par Arthur Mensch, Cédric O et plus d’une trentaine d’entrepreneurs emblématiques de l’IA à la française, ainsi que par le CNRS, l’Inria, Data IA, Hi ! Paris, Prairie, France Digitale et la FrenchTech (pour ne citer qu’eux).
Dans cet entretien, il présente la Cortex_house comme une plateforme média et un lieu d’hybridation destiné à connecter les acteurs de l’IA pour favoriser le partage et l’innovation. Il plaide pour un écosystème tech en réseau avec plusieurs sites complémentaires et distribués, à l’image de l’écosystème londonien.
Pourquoi avoir fondé la “Cortex_house” ? À quels besoins ce projet répond-il ?
La Cortex_house est le fruit d’une conviction forte : la dynamique d’un écosystème repose sur la multiplicité des lieux de rencontre et des lieux d’hybridation.
Aujourd’hui, à Paris, les talents sont là, les infrastructures aussi, et l’écosystème se développe très rapidement, avec déjà plusieurs licornes et d’autres en devenir. Mais ce qui manque encore, c’est la connexion entre ces acteurs. Un écosystème fonctionne quand les gens se parlent. C’est une logique d’intelligence collective : soit chacun reste dans son silo, soit on crée des passerelles. Et dans un contexte où tout évolue extrêmement vite, où ce qui est vrai une semaine peut devenir obsolète la suivante, cette mise en relation devient essentielle.
Pourquoi ces lieux de rencontre sont-ils si importants aujourd’hui, en particulier dans l’IA ?
On observe un vrai retour du besoin de présentiel, bien au-delà du seul domaine de l’IA. Dans tous les secteurs où les transformations sont rapides, où les usages se cherchent encore et où les compétences doivent évoluer en continu, les lieux physiques redeviennent essentiels. Ils permettent d’apprendre plus vite, de partager des pratiques, de voir concrètement les usages, de confronter les expériences et de créer de la confiance entre les acteurs.
Dans l’IA, ce besoin est encore plus fort. Le rythme d’évolution du secteur crée à la fois des opportunités, de l’incertitude et parfois de l’inquiétude. Il faut constamment se former, monter en compétences, tester, comprendre ce qui fonctionne réellement. Et cela reste très difficile à faire uniquement à distance.
Ces lieux sont d’autant plus précieux qu’ils permettent de faire dialoguer des univers qui restent souvent trop séparés : entrepreneurs, investisseurs, chercheurs en mathématiques et en IA, scientifiques, étudiants, écoles, pouvoirs publics, mais aussi acteurs associatifs. C’est cette hybridation qui fait la force d’un écosystème. Un lieu ne crée de la valeur que s’il rend possibles des échanges, des collaborations, des expérimentations et, à terme, le passage à l’échelle de projets concrets.
Concrètement, que proposera Cortex_house ?
L’ADN et la raison d’être de Cortex_house est de créer cette capacité de rencontre à travers sa programmation, le contenu proposé et la dynamique collective que cela permettra de créer.
Concrètement, cela passe par plus d’un millier de postes de travail, des espaces événementiels très modulables allant de petites salles à des espaces de grande capacité, avec la possibilité d’organiser des formats confidentiels comme des événements publics.
Cette dimension de rencontres s’incarne dans plusieurs volets spécifiques ?
Cortex_house accueillera 3 volets.
La formation d’abord, avec cortex_academy : on parle beaucoup de l’IA, on commence à l’expérimenter, mais le véritable enjeu aujourd’hui est sa transformation en cas d'usages concrets, notamment pour les entreprises, les PME ou les acteurs territoriaux. Le besoin de formation est immense et concerne tous les niveaux.
Le deuxième volet est celui d’incubateur, mais pas dans sa forme classique : l’idée est plutôt d’allouer de l’espace à des talents en échange d’un engagement à partager leurs travaux avec la communauté. Ce modèle de résidence existe déjà dans certains lieux en Europe du Nord (Norrsken) ou à San Francisco : il permet d’accélérer la courbe d’apprentissage grâce au partage entre pairs. Ensuite, les projets pourront naturellement rejoindre des structures d’incubation ou d’accélération existantes, nombreuses à Paris.
Enfin, l'impact et l’inclusivité seront des fils conducteurs du projet, notamment à l’échelle de la ville et de la région.
Paris manque-t-elle aujourd’hui de ce type de lieux ?
Oui, je pense qu’il n’y en a pas encore assez. J’ai vécu à Londres pendant neuf ans, et j’y ai vu une multitude d’endroits capables de faire se rencontrer différentes filières, différentes industries, des scientifiques et des entrepreneurs ; l'écosystème s'étend sur tout le Grand Londres, ce qui correspond à Paris et sa petite ceinture.
À Paris, il existe de très beaux lieux comme Station F, ou dans le secteur de l’IA des initiatives comme la Maison de Motier Venture et d’autres lieux émergents. On trouve également des structures plus verticales, comme le Future4Care, le Campus Cyber à La Défense ou d’autres espaces spécialisés comme Climate House. Avoir des points de rencontre diversifiés est un facteur clé de la dynamique d’un écosystème sur le long terme.
Cela ne veut pas dire qu’il manque des salles d’événements à Paris. Mais des lieux réellement dédiés, thématiques (en l’occurrence à l’IA) avec une programmation forte, orientée apprentissage et échanges, cela reste rare. On trouve des incubateurs, des accélérateurs, des espaces de coworking. Mais on ne va pas dans un espace comme WeWork pour rencontrer les acteurs de l’IA : on y va pour travailler, souvent de manière assez cloisonnée.
Station F fonctionne davantage comme un incubateur ou un accélérateur. Le lieu a de nombreuses qualités et c’est aussi un lieu de rencontre, notamment pour des événements d’envergure. On discute en ce moment même de passerelles entre les deux lieux.
Comment avez-vous choisi le lieu ?
Il faut être clair : notre choix n’est pas dicté par une stratégie de quartier, mais par un choix de configuration de bâtiment permettant l’échange, et une attention particulière aux conditions du bail, notamment dans le contexte économique et international actuel.
On voit ainsi émerger, sur la rive droite, un pôle en développement, en miroir de ce qui s’est structuré sur la rive gauche autour de Station F. C’est un mouvement intéressant, car il contribue à rééquilibrer la géographie parisienne de l’écosystème tech.
Vous prévoyez d’établir des connexions avec les clusters régionaux (Grenoble, Nice, etc.). Comment la Cortex_house s’inscrit-elle dans un écosystème français plus large ?
Nous avons déjà des discussions de partenariat avec plusieurs clusters parisiens et nous échangeons avec des institutions comme le CNRS, l’Inria ainsi qu’avec différentes associations du secteur de l’IA. La Région et la Métropole du Grand Paris seront bien sûr des interlocuteurs privilégiés. Par ailleurs, certaines régions sont intéressées par la création d’antennes locales de Cortex_house, ce qui fait sens à terme dans une logique de maillage territorial
Notre priorité, à ce stade, est de réussir le lancement à Paris. Mais, à terme, l’idée est bien de s’inscrire dans une logique de réseau, en créant des connexions avec d’autres territoires et, peut-être, d’autres lieux Cortex dans les principaux clusters français.
Vous avez également un pied dans l’écosystème tech londonien. Comment comparez-vous Paris et Londres ? En quoi Paris pourrait s’inspirer de Londres.?
La grande force de Londres, c’est d’abord son échelle. C’est une ville plus vaste que Paris, mais aussi un écosystème beaucoup moins concentré et moins cloisonné. La tech y est répartie dans toute la ville, à travers une multitude de lieux de rencontre, souvent plus petits que Station F, mais très nombreux et disséminés.
Cette densité joue un rôle clé dans la vitalité de l’écosystème : elle favorise les interactions, les circulations entre milieux professionnels, et une forme de porosité permanente entre entrepreneurs, investisseurs, scientifiques ou grandes entreprises. C’est quelque chose qui m’a beaucoup inspiré dans la création de Cortex_house.
Londres se distingue aussi par une véritable culture du “club”, avec des lieux structurés autour de communautés, parfois par verticales, qui favorisent des échanges réguliers et une dynamique de réseau dans la durée.
Enfin, Londres reste très forte par son caractère international. Paris a beaucoup évolué sur ce point : quand je suis parti en 2012, l’écosystème était encore très franco-français. Aujourd’hui, c'est moins le cas : on voit beaucoup d’acteurs internationaux, les événements se tiennent souvent en anglais et l’attractivité internationale de Paris s’est nettement renforcée.
Mais Londres conserve encore une longueur d’avance, notamment en raison de sa capacité à attirer des talents internationaux, en partie grâce à la langue et à son positionnement historique.
Comment Cortex_house entend-elle développer cette dimension internationale ?
Nous voulons nouer des partenariats avec d’autres écosystèmes, à Berlin, Londres ou ailleurs, en nous appuyant sur des clusters, des universités ou des accélérateurs locaux pour co-construire des programmes, organiser des échanges et créer des passerelles entre les différents hubs. Nous souhaitons développer des dynamiques communes.
Il y a, derrière cela, une ambition très claire de rayonnement international. Aujourd’hui, Station F constitue souvent un point d’entrée évident pour les visiteurs étrangers de l’écosystème parisien.
Avec Cortex_house, nous voulons contribuer à élargir cette carte, en offrant à Paris un autre lieu de référence, sur la rive droite, capable d’accueillir et de connecter des acteurs venus de différents horizons.