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Le 29 avril 2025, le Journal du Grand Paris organisait en partenariat avec la Métropole du Grand Paris la 1re matinée des Assises du Grand Paris 2025 “Le Grand Paris face à l’IA”. Cette matinée s’articulait autour de deux thématiques : l’application de l’IA par les collectivités territoriales et les enjeux soulevés par les data centers en Île-de-France. Cette note se concentre sur la 2e thématique et s’interroge sur l’attractivité du territoire francilien vis-à-vis de ces infrastructures.
Le programme de la matinée “Le Grand Paris face à l’IA” :
Introduction de Jacques Paquier, directeur de la rédaction du Journal du Grand Paris
Baromètre de la décarbonation du Grand Paris : quelle trajectoire face à l’essor des flux numériques ? L’impact des datacenters en débat.
Table ronde – L’essor de l’IA au sein des collectivités territoriale
Pitch – Appuyer la construction de politiques publiques par l’IA
Table ronde – Faut-il accueillir des datacenters ?
En 2023, l’Institut Paris Region recensait 165 data centers sur le territoire francilien. Le Sommet de l’IA (février 2025) et le Sommet Choose France 2025, mettant à l’honneur l’implantation de data centers en France, témoignent d’une dynamique qui s’intensifie — et qui est appelée à s’inscrire dans la durée. Accueillir des data centers sur son territoire présente plusieurs avantages en termes de souveraineté numérique et de leadership dans le domaine de l’intelligence artificielle. Les entreprises du secteur sont attirées par plusieurs leviers : un approvisionnement stable en eau et en électricité, la qualité du raccordement électrique, le positionnement stratégique sur des dorsales de communication critiques, la concentration économique de l’agglomération parisienne ou encore l’acceptabilité politique. Mais ces implantations ne sont pas sans impact pour les territoires : concurrence induite sur les consommations énergétiques, pression sur le foncier, effet d’éviction sur les activités productives, etc. Faut-il accompagner cette dynamique ou l’encadrer ?
À l’occasion de la 1re matinée des Assises du Grand Paris, plusieurs intervenants ont appelé à repenser notre politique d’accueil des data centers en mobilisant des outils de réglementation et de planification urbaine adaptés aux enjeux du numérique comme à ceux de l’aménagement du territoire.
L’Île-de-France concentre 90% des demandes de raccordement à haute et très haute tension (63 000 à 400 000 volts) de data centers enregistrées par RTE. À ce jour, en Île-de-France, 5 data centers sont raccordés au réseau, 36 sont en cours de raccordement et une trentaine d’autres sont à l’étude selon Vivien Molinengo, responsable affaires publiques Île-de-France de RTE. Si l’Essonne reste un pôle important de data centers, la Seine-et-Marne émerge comme un territoire attractif pour les nouveaux projets.
L’étude menée par l’Institut Paris Région (IPR) en 2023 - “Le développement des data centers en Île-de-France. Éléments pour une stratégie régionale et territoriale” - et présentée par Sandrine Barreiro, directrice du département urbanisme, aménagement et planification, confirme cette tendance : l’Île-de-France recense 165 bâtiments sur 115 unités foncières dont 130 en exploitation, 13 en construction et 22 en projet en Île-de-France (cf carte).

Cette étude propose cinq grandes typologies de data centers croisant plusieurs critères :
Sandrine Barreiro explique qu’aujourd’hui la majorité des projets concerne des bâtiments neufs sur du foncier nu. Cependant, on observe encore de nombreux data centers implantés dans des bâtiments transformés, notamment dans des zones urbaines denses.
Par ailleurs, l’étude montre que 52% des datacenters sont situés dans les communes denses du centre de l’agglomération. Olivier Richard, directeur d’études environnement, énergie et réseaux à l’Atelier parisien d’urbanisme (Apur), affirme que les data centers s’intègrent de plus en plus dans la métropole au lieu de s’implanter en périphérie.
Cette répartition s’explique avant tout par la fonction du data center, selon Sandrine Barreiro, qui distingue trois grands profils territoriaux :
“L’implantation des datacenters dépend fortement du contexte local : disponibilité en eau et électricité, documents d'urbanisme favorables, présence de projets urbains ou de renouvellement en cours, acceptabilité politique, etc. En ce sens, l’Île-de-France est un terreau fertile.”
Sandrine Barreiro, Institut Paris Region.
Bien que les data centers n’aient pas nécessairement besoin d’être situés au cœur des villes – notamment dans un pays bien équipé en fibre optique et connexions haut débit comme la France – on observe une forte concentration en Île-de-France ainsi que dans d’autres métropoles.
La localisation dépend en grande partie des cas d’usage et des contraintes de latence ainsi que, dans une moindre mesure, des enjeux de maintenance comme l’explique Olivier Richard :
“Pourquoi cette volonté de se concentrer dans des zones métropolitaines denses ? Il s’agit, d’une part, d’une question de latence : pour certaines applications, notamment dans la finance, chaque milliseconde compte. Même pour des usages quotidiens, une trop grande latence peut perturber l’expérience utilisateur. Ce besoin de proximité avec les usagers peut aussi s’expliquer par des enjeux de maintenance : lorsqu’une entreprise loue un espace en colocation dans un data center, elle doit pouvoir y accéder rapidement. Cela dit, la proximité optimale n’implique pas forcément d’être au cœur de Paris.”
Olivier Richard, Apur.
L’échelle régionale francilienne offre donc un bon compromis entre accessibilité, connectivité et disponibilité foncière.
D’un point de vue technique, Thomas Hemmerdinger, directeur du département énergie et climat de l’Institut Paris Region, identifie quatre critères fondamentaux pour accueillir et répondre aux besoins des data centers :
L’Île-de-France coche aujourd’hui ces quatre cases. Cependant, les délais de raccordement demeurent un frein majeur. Il faut compter entre 4,5 et 7,5 ans, en raison des procédures réglementaires, environnementales, de concertation et de la complexité des infrastructures. Selon Vivien Molinengo (RTE), réduire ce délai à 3 ou 4 ans (comme cela a été évoqué lors du sommet de l’IA) est possible, à condition d’agir de concert en matière d’accès au foncier, de simplification des procédures et de concentration géographique.
Si l’Île-de-France constitue un territoire attractif pour l’implantation de data centers, ces infrastructures posent des enjeux multiples – énergétiques, environnementaux, fonciers et sociaux – qui appellent une réflexion approfondie sur leur intégration territoriale.
Tout d’abord, les data centers sont très énergivores. Ils ont consommé 8 TwH en 2023, sur un total d’environ 62 TWh consommés d'électricité, à l’échelle de l’Île-de-France. Selon une estimation conjointe de RTE et Enedis, cette consommation pourrait atteindre 38 TWh en 2040, puis 45 TWh en 2050, rapporte Thomas Hemmerdinger (Institut Paris Region). Cela représente un bond considérable dans un territoire dépendant à plus de 90% d’électricité importée, ce qui exige de renforcer les réseaux de transport et distribution électrique : “il faut renforcer l'interconnexion avec les autres régions, voire avec les autres pays pour assurer la demande générée par les data centers”, explique Thomas Hemmerdinger.
Par ailleurs, d’un point de vue environnemental, Thomas Hemmerdinger souligne que les data centers génèrent une pollution atmosphérique locale du fait de leur recours à des groupes électrogènes au fioul.
Pour Olivier Richard (Apur), “nous ne sommes qu’au début d’un phénomène : même si on parle beaucoup de frugalité numérique, même si les technologies deviennent plus efficientes avec des puces plus performantes, la demande globale explose”. La consommation énergétique des data centers est encore appelée à s’accroître considérablement.
Paradoxalement, selon Vivien Molinengo (RTE), seule 15 % de la puissance électrique réservée aux data centers est effectivement consommée. Olivier Richard explique que les opérateurs demandent parfois parfois jusqu’au double de ce qu’ils consommeront réellement en pleine charge — une pleine charge qui n’est d’ailleurs pas toujours atteinte (parfois 80%). Cette surestimation volontaire vise à anticiper une montée en charge progressive et à se prémunir de pics de besoin, mais soulève un enjeu majeur : comment gérer les capacités réservées mais non utilisées ? Vivien Molinengo explique que lorsqu’un data center signe un contrat avec RTE, la puissance qui lui est allouée est bloquée pour lui seul, ce qui empêche un autre utilisateur d’en bénéficier, même si elle est inutilisée. Cela peut créer localement des saturations, à la fois physiques (lorsque les infrastructures ne permettent plus de nouveaux raccordements) et contractuelles (lorsque toute la puissance théoriquement disponible est déjà réservée).
Ce monopole sur les ressources énergétiques et foncières peut engendrer un risque d’éviction, notamment au détriment des entreprises industrielles, plus ancrées localement et génératrices d’emplois, comme l’explique Camille Gicquel, adjointe au maire d’Argenteuil déléguée à l’urbanisme, à l’aménagement et aux projets urbains : “Aujourd’hui, des entreprises manufacturières étrangères cherchent à s’implanter en Île-de-France ; les TPE, PME et ETI ont aussi besoin de rester sur nos territoires. Ces entreprises embauchent, s’ancrent et créent de la valeur. En revanche, un data center n’est pas un bassin d’emploi durable.”
Dans un contexte urbain dense comme celui d’Argenteuil, où 30 % de la population a moins de 30 ans, la question de l’emploi local et des retombées économiques est centrale. Aussi, Camille Gicquel met-elle en garde contre un effet de mode de l’intelligence artificielle et des data centers qui tend à masquer les effets profonds et durables des data centers sur les territoires.
Enfin l’impact spatial des data-centers pose la question de leur compatibilité avec la densité urbaine. Un data center peut mesurer environ 20 mètres de haut et représenter 7 000 m² d’emprise au sol, rapporte Olivier Richard. Ce sont souvent des bâtiments difficiles à intégrer dans le paysage urbain, notamment dans des territoires denses comme celui de l’Île-de-France.
Les intervenants ne prônent toutefois pas de moratoire, mais appellent à un encadrement réglementaire plus exigeant, une planification urbaine intelligente et une meilleure sélectivité dans les projets de data centers. “Mon positionnement est clair : sur un territoire dense comme Argenteuil, l’implantation de data centers peut être pertinente, mais à certaines conditions. Il faut qu’ils soient situés au bon endroit, de la bonne taille, et avec une bonne insertion urbaine”, soutient Camille Gicquel.
Le Schéma Directeur de la Région Île-de-France (SDRIF) s’est emparé du sujet des data centers en formulant des principes directeurs, mais sans pour autant définir un zonage spécifique. Il ne cartographie pas de zones préférentielles ou interdites pour les datacenters. À la place, il fixe des orientations générales visant à encadrer leur développement, telles que : limiter l’urbanisation nouvelle liée aux datacenters, favoriser leur implantation dans les zones d’activités existantes, éviter l’éviction des activités industrielles traditionnelles et fixer des critères environnementaux (consommation d’eau, émissions de gaz à effet de serre, etc.).
Cette absence de zonage spécifique laisse les décisions d'implantation des data centers à l'appréciation des collectivités locales, dans le respect des orientations générales du SDRIF-E. Certaines collectivités encadrent la consommation foncière des data centers dans leur Plan Local d’Urbanisme (PLU) ou leur Plan Local d’Urbanisme intercommunal (PLUi). Dans le cadre de son PLUi, Argenteuil par exemple sanctuarise du foncier économique pour la réindustrialisation, tout en affirmant une complémentarité entre industrie traditionnelle et industrie numérique.
Camille Gicquel (Argenteuil) appelle toutefois à développer une vision nationale qui permette de clarifier les choix à l’échelle locale et régionale, d’assurer une cohérence et de favoriser la complémentarité entre les territoires. “Aujourd’hui, nous fabriquons des clusters à l’aveugle, dans une logique de compétition interterritoriale, alors que nous devrions au contraire miser sur une approche complémentaire, plus efficace et plus durable”.
Avant même d’envisager de nouvelles régulations, plusieurs intervenants, dont Olivier Richard (Apur), incitent à renforcer le dialogue avec les opérateurs. L’objectif : co-construire un modèle de data center mieux intégré et équilibré, en phase avec les contraintes locales comme avec les besoins stratégiques.
En 2024, RTE et l'Institut Paris Region ont lancé une étude pour la Région Île-de-France, visant à identifier des zones préférentielles pour l’accueil des data centers. L’objectif est de favoriser une logique de cluster, c’est-à-dire concentrer plusieurs projets sur un même territoire pour une gestion plus efficace et mutualisée du réseau. Quatre grandes zones ont été identifiées mais l’étude reste inachevée à ce jour.
Suivant cette logique de mutualisation, Vivien Molinengo (RTE) explique que RTE expérimente dans le sud-est francilien une nouvelle méthode de raccordement mutualisé : l’infrastructure est conçue dès le départ collectivement pour répondre à plusieurs demandes sur un même territoire, et éviter de traiter chaque demande au cas par cas. Chaque opérateur participe financièrement à la construction de cette infrastructure via un système de quote-part, proportionnel à leurs besoins énergétiques. Cette approche présente plusieurs avantages : une meilleure optimisation des ouvrages électriques, des travaux concentrés dans le temps, évitant de revenir plusieurs fois sur le même territoire et un gain potentiel de temps pour les futurs raccordements.
Face aux tensions foncières et énergétiques, plusieurs intervenants appellent à repenser le modèle architectural et fonctionnel des data centers.
Sandrine Barreiro (Institut Paris Region) observe l’émergence d’un nouveau modèle de data centers, urbains et de petite taille, qui selon Olivier Richard (Apur) seraient aussi plus acceptables dans un tissu urbain dense comme celui de la métropole francilienne. Il cite l’exemple d’un data center souterrain à Genève de seulement 2 000 m² (comparativement à des projets pouvant dépasser les 40 000 m²), intégré au sein d’un projet urbain. Ce format est pertinent pour des fonctions de services de proximité (fintech, hébergement local de données, mais pas aux besoins de calculs intensifs liés à l’IA, souligne Sandrine Barreiro.
Mieux valoriser la chaleur fatale est un autre levier pour répondre à l’enjeu énergétique, selon Olivier Richard. Thomas Hemmerdinger (Institut Paris Region) note toutefois que la chaleur fatale des data centers ne représente souvent qu’un complément, rarement une solution principale. Les projets les plus prometteurs sont ceux pensés dès le départ en lien avec les collectivités. Mais, même ainsi, l’absence de concordance entre la temporalité d’un data center - 10 à 15 ans - et celle d’un réseau de chaleur - de 30 à 50 ans - reste un obstacle majeur. Sans compter que les plus gros data centers sont aussi les plus éloignés des zones urbaines où les besoins thermiques sont les plus forts.
L’Île-de-France s’impose comme un territoire stratégique pour l’implantation des data centers, au croisement de trois enjeux majeurs : souveraineté numérique, transition énergétique et transformation urbaine. Mais leur développement soulève des questions critiques quant à la soutenabilité du modèle actuel : consommation énergétique massive et saturation des capacités électriques, pression sur le foncier, faible création d’emplois.
Il ne s’agit pas de freiner l’essor des data centers, mais de mieux l'encadrer. Cela implique une planification plus fine, plus territorialisée et plus sélective, en sortant d’une logique d’opportunités isolées pour aller vers une stratégie collective, lisible et durable.