Paris, vitrine mondiale (en devenir) de la mode durable ?

Entretien avec Cynthia Asije d'Adirelounge sur son parcours, sa vision de la mode responsable et son regard sur Paris.
Auteur
Louise Limare
Publié le
26/2/2026

Version française

Paris, vitrine mondiale (en devenir) de la mode durable ?

« Paris est un endroit où la mode durable et responsable est très visible. On la voit partout : dans les boutiques, les expositions, les campagnes publicitaires, et cela renforce l’importance mondiale de ces pratiques. »

Fondatrice d’Adirelounge, Cynthia Asije contribue à transformer l’industrie de la mode en alliant pratiques durables et héritage textile africain. Originaire du Nigeria et aujourd’hui basée à Paris, elle mobilise sa connaissance de l’artisanat et de l’innovation pour créer des textiles végétaux uniques, destinés à des marques de mode du monde entier. Dans cet entretien, Cynthia revient sur son parcours, sa vision de la mode responsable et son regard sur Paris en tant que capitale mondiale de la mode.

Pouvez-vous revenir sur votre parcours professionnel et les étapes clés qui vous ont amenée à fonder Adirelounge ?

Cynthia Asije (CA) : J’ai commencé ma carrière dans la banque au Nigeria, mais j’ai toujours entretenu un lien très fort avec les textiles de notre patrimoine, en particulier le batik. Ayant grandi avec une mère célibataire, j’ai été très tôt sensible à la situation des femmes artisanes : au Nigeria, le salaire minimum est souvent inférieur à un euro par jour. 

Il y a une dizaine d’années, j’ai quitté le secteur bancaire pour me consacrer pleinement à ce qui allait devenir Adirelounge, avec l’objectif de créer des textiles uniques tout en offrant de réelles opportunités économiques aux femmes.  Adirelounge est née autour du batik et de la valorisation des savoir-faire textiles traditionnels, avec une forte dimension sociale.

Après un démarrage sur le marché local, nous nous sommes rapidement développés à l’international, notamment en Europe et en Amérique du Nord. Aujourd’hui, nous exportons notamment vers la France, l’Italie, l’Allemagne, la Grèce, les États-Unis ou encore le Canada. Nous travaillons désormais avec des créateurs dans près de 40 pays, que nous accompagnons dans la conception de collections à partir de nos textiles durables. Nos tissus sont utilisés par des marques de mode pour leurs collections, mais sont également distribués en boutiques spécialisées. Nous travaillons en permanence à l’amélioration de nos processus, de l’approvisionnement des matières premières jusqu’à la production, afin de répondre aux standards de durabilité. Nous produisons au Nigeria et en Europe, avec des partenaires notamment en France et en Pologne.

« L’une de mes principales motivations était de rendre autonomes les femmes au Nigeria. Je voulais leur permettre de gagner un revenu digne tout en préservant notre héritage textile. »

Comment percevez-vous l’évolution de l’industrie de la mode en matière de responsabilité environnementale et sociale ?

CA : L’industrie est clairement en mutation. La mode est l’une des industries les plus polluantes au monde, et l’Europe joue un rôle moteur à travers des réglementations visant à réduire l’impact environnemental du textile. Adirelounge s’inscrit dans cette dynamique en proposant des tissus à la fois durables, traçables et esthétiques. Cela nous a poussés à innover à toutes les étapes : choix des fibres, conception des motifs, emballages recyclés.

Nous avons également lancé un passeport numérique des produits, qui permet de mesurer et de tracer les émissions carbone, la consommation d’eau et l’origine des matières premières. Cela garantit que la durabilité ne soit pas un simple discours, mais une réalité mesurable et transparente.

« Nous ne parlons pas seulement de durabilité : nous avons des données et des indicateurs pour le prouver. »

Paris est souvent décrite comme la capitale mondiale de la mode. Que représente Paris pour vous en tant que créatrice et entrepreneure, et pourquoi avoir choisi de vous y installer ?

CA : Paris est, sans aucun doute, la capitale mondiale de la mode. Bien avant de m’y installer, je rêvais de voir mes tissus défiler sur les podiums parisiens. En 2021, j’ai eu l’opportunité de m’installer à Paris grâce au programme La French Tech de Bpifrance et à l’accélérateur Bond’innov. Ces dispositifs ont été déterminants pour notre internationalisation : accompagnement administratif, accès à l’écosystème entrepreneurial, mise en réseau, notamment via Station F. Plus récemment, nous avons également intégré le programme EIT Culture & Creativity, qui a renforcé notre ancrage dans les réseaux européens de la mode et des industries créatives.

Être à Paris m’a permis d’accéder à de nombreux salons professionnels, à des marques internationales et aux marchés de l’Union européenne et de l’Espace économique européen. La ville est aussi une source constante d’inspiration : ses musées, son architecture haussmannienne, son histoire ont profondément nourri ma créativité et affiné ma vision du design.

Paris est bien plus qu’un lieu pour faire des affaires. C’est un espace de création et de transformation personnelle. J’y ai appris la résilience, l’importance de la communauté et de l’équilibre. Observer la manière dont les Parisiens prennent le temps de se reposer, notamment en août, m’a appris combien le recul et le repos sont essentiels pour nourrir la créativité.

« Paris a porté ma créativité à un autre niveau. C’est un lieu où je peux créer, m’exprimer et développer une entreprise durable. »

Selon vous, Paris continue-t-elle à donner le ton dans la mode, ou son rôle est-il en train d’évoluer ? Pourrait-elle devenir un jour une capitale mondiale de la mode responsable ?

CA : Paris continue clairement à donner le ton. La ville joue un rôle moteur à travers l’innovation, les grands salons professionnels, la Fashion Week et surtout des réglementations textiles fortes. Ces cadres incitent les marques à intégrer des enjeux de durabilité, de recyclage et d’éthique.

En France, on encourage activement les consommateurs à « réutiliser, racheter, revendre ». La seconde main et les produits responsables font désormais partie du quotidien. Paris est déjà en train de prendre cette direction. Les tissus durables sont visibles dans les boutiques, les étiquettes utilisent des matériaux recyclés, et les marques valorisent de plus en plus la mode responsable. Les incitations à la production limitée et au recyclage encouragent les consommateurs à réfléchir et à agir de manière plus consciente.

Comparée à des villes comme Copenhague ou Stockholm, Paris se distingue par la visibilité et l’ampleur de son engagement. La durabilité y est omniprésente et accessible à tous, ce qui renforce son potentiel en tant que référence mondiale.

Vous avez évolué dans différents écosystèmes. Quelles différences majeures observez-vous entre Paris et les pôles de mode africains ?

CA : Paris bénéficie d’un marché mature, d’infrastructures solides et surtout d’un fort soutien public, qui fait largement défaut dans de nombreux pays africains. Le Lagos est aujourd’hui reconnu comme un hub de la mode en Afrique, mais les défis restent nombreux : accès à l’électricité, pouvoir d’achat limité, réseaux de distribution encore fragiles. Cela rend difficile la structuration d’un véritable marché de la mode

Dans de nombreuses villes africaines, l’écosystème est encore émergent. Des défilés et événements existent, mais les infrastructures commerciales et le soutien institutionnel sont très limités, voire inexistants. Beaucoup de marques africaines se conforment aux standards internationaux principalement pour exporter, et non pour répondre à une demande locale.

Pourtant, le potentiel est immense. Les savoir-faire artisanaux (batik, tissage, teinture) se transmettent de génération en génération. Chez Adirelounge, nous avons formé environ 5 000 femmes et employons aujourd’hui 500 personnes, contribuant ainsi au développement économique local tout en préservant ces savoir-faire.

Comment imaginez-vous Adirelounge et des villes comme Paris dans dix ans ?

CA : J’aimerais qu’Adirelounge devienne une marque de référence, associée à l’héritage, à la durabilité, à l’unicité et à l’innovation textile. Nous souhaitons continuer à intégrer la technologie, développer nos passeports numériques et rester à l’avant-garde de la mode responsable.

Quant à Paris, j’espère que la ville deviendra une véritable capitale de la mode durable et responsable. Que les consommateurs puissent acheter en toute confiance, en connaissant l’impact environnemental et social de leurs produits. La fast fashion laissera place à des choix plus conscients, traçables et durables. Aujourd’hui, acheter un produit fabriqué en France, c’est déjà acheter un morceau de Paris. Demain, si Paris devient la capitale de la mode écologique, ce morceau de Paris sera aussi un symbole de responsabilité et d’engagement environnemental.

English version

Cynthia Asije: Bridging heritage, sustainability, and fashion innovation with Adirelounge

"Paris is where sustainability and responsible fashion are very visible. You see it everywhere—in stores, exhibitions, and campaigns—which reinforces the global importance of these practices."

Cynthia Asije, founder of Adirelounge, is reshaping the fashion industry by combining sustainable practices with African textile heritage. Originally from Nigeria and now based in Paris, she leverages her deep understanding of craftsmanship and innovation to create unique plant-based fabrics for fashion brands around the world. In this interview, Cynthia shares her journey, her vision for sustainable fashion, and her perspective on Paris as a global fashion capital.

Could you walk us through your professional journey and the key moments that led you to found Adirelounge?

Cynthia Asije (CA): I started my career as a banker in Nigeria, but I always felt a strong connection to our heritage textiles, particularly batik. Growing up with a single mother, I was motivated to help women artisans earn a sustainable income,  minimum wages in Nigeria are often less than €1 per day. Around ten years ago, I left banking to focus full-time on what became Adirelounge, creating unique fabrics and empowering women. Adirelounge began with a focus on batik heritage fabrics and empowering women in Nigeria.

We began by selling fabrics locally and soon expanded to Europe and North America, exporting to countries including France, Italy, Germany, Greece, the United States, and Canada. Over time, we’ve grown to work with designers in about 40 countries, helping them create collections using our sustainable textiles. Today, we are an innovative textile company that uses plant-based and agricultural waste fibers to create sustainable fabrics with heritage-inspired designs. Our textiles are sold both to fashion brands for their collections and through retail fabric stores.

We continuously refine our processes to align with sustainability standards, from material sourcing to production. We produce in Nigeria and Europe, with partners in France and Poland.

"One of my biggest motivations was to empower women in Nigeria, where the minimum wage is less than €1 per day. I wanted to create opportunities for them to earn a meaningful income while preserving our heritage."

How is the fashion industry approaching environmental and social responsibility, in your experience?

CA: The industry is evolving. Fashion is one of the biggest polluters globally, and Europe is implementing regulations to address this. Adirelounge aims to fill that gap by offering unique, sustainable, and beautiful fabrics that brands can integrate into their collections. This has pushed us to innovate, from fiber selection and pattern design to recycled packaging. We launched a digital product passport, tracking carbon emissions, water use, and sourcing at every step. This ensures that sustainability isn’t just a narrative but measurable and transparent.

“We’re not just talking about sustainability—we have the numbers and metrics to prove it.”

Paris is often described as the world’s fashion capital. What does Paris represent to you as a designer and entrepreneur, and why did you decide to base Adirelounge here?

CA: Paris is indeed the fashion capital of the world. Even before moving here, I dreamed of seeing my fabrics on Paris runways. In 2021, I had the opportunity to move to Paris through the La French Tech program by Bpifrance and an accelerator called Bond’innov. These programs supported our internationalization, helping with visas, business processes, and access to the startup ecosystem, including Station F. More recently, we also joined the EIT Culture & Creativity program, which has expanded our network and collaboration opportunities across European fashion and creative industries.

Being in Paris allowed me to access numerous trade shows, fashion brands, and markets across the EU and EEA, giving Adirelounge the chance to scale internationally. Paris inspires my creativity, from museums to Haussmann architecture, and has elevated my design vision.

It’s more than a place to do business, it’s a source of inspiration, creativity, and personal growth. The city taught me resilience, balance, and the importance of community. Observing Parisians take time off, especially in August, has shown me the value of rest and reflection in fostering creativity.

"Paris has helped elevate my creativity to new levels. It’s a place where I can shine, create, and innovate while building a sustainable business."

Do you think Paris is still setting the tone in fashion, or is its role evolving? Could Paris become a global capital of sustainable fashion?

CA: Paris continues to set the tone. The city leads through innovation, trade shows, Fashion Week, and strong textile regulations. These regulations push brands to consider sustainability, recycling, and ethical practices. 

In France, consumers are encouraged to “reuse, rebuy, resell”, integrating second-hand and ethical products into everyday life. Paris is already taking the lead: sustainable fabrics are visible in stores, labels are made from recycled materials, and brands actively promote responsible fashion. Limited production and recycling incentives push consumers to think and act consciously. 

Compared to Nordic cities like Copenhagen or Stockholm, Paris is more visible and pervasive in promoting sustainability. The city’s public presence (signage, events, and incentives) reinforces awareness and adoption.



You’ve worked across different ecosystems. What differences stand out most between Paris and fashion hubs in Africa?

CA: Paris remains central, offering a mature market, government support, and infrastructure that is virtually absent in African countries. Lagos is recognized as a fashion hub in Africa, but challenges like electricity, limited purchasing power, and underdeveloped trade networks make it difficult to establish a robust fashion market. In contrast, France provides structured support through institutions, trade shows, and policies that actively help fashion companies thrive.

In Lagos or other African cities, the fashion ecosystem is still emerging: trade shows exist but retail infrastructure and purchasing power are limited. Laws and public support for fashion are almost nonexistent. African brands often adhere to international standards only to sell abroad, not for domestic markets.

Fashion in Africa has immense potential: handcrafted textiles, batik, and weaving are passed down generations. At Adirelounge, we’ve trained about 5,000 women and currently employ 500, empowering communities and preserving craftsmanship while adhering to sustainability principles.

Looking ahead, what do you hope Adirelounge and cities like Paris will represent in ten years?

CA: I envision Adirelounge as a household name synonymous with heritage, sustainability, uniqueness, and innovation in textiles. We aim to integrate technology, expand our digital product passports, and remain leaders in responsible fashion.

For Paris, I hope the city becomes a true responsible and sustainable fashion capital, where consumers can confidently purchase products knowing their environmental and social impact. Fast fashion will be replaced by conscious, traceable, and sustainable choices. Just as buying a French-made product today carries a piece of Paris, if the city becomes the center for sustainable fashion, that piece of Paris would also be a piece of responsible, eco-conscious design.

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