Parité
31 min

Parité en Perspectives #3 - Focus sciences

Focus sur la place des filles et des femmes dans la science avec Charlotte Jacquemot
Auteur
Juliette Podglajen
Publié le
5/2/2026

En France, les inégalités entre les femmes et les hommes dans les carrières scientifiques persistent, malgré une prise de conscience croissante des biais et stéréotypes de genre qui structurent les parcours scolaires et professionnels. Sous-représentation des femmes dans certaines disciplines, difficultés d’accès aux postes à responsabilité, moindre reconnaissance de leur travail scientifique : ces mécanismes continuent de freiner l’égalité réelle. Pour mieux les comprendre et discuter des leviers d’action possibles, nous avons rencontré Charlotte Jacquemot, Directrice du Département d'Études Cognitives à l'École normale supérieure-PSL et chercheuse en sciences cognitives au CNRS.

Parallèlement à ses activités de recherche, Charlotte Jacquemot coordonne depuis plusieurs années le programme Femmes et Filles de Sciences à l’École normale supérieure (ENS-PSL), qui œuvre pour favoriser l’accès et le maintien des femmes dans les filières scientifiques. En octobre 2025, elle a reçu le Prix de la délégation aux droits des femmes du Sénat pour son engagement en faveur de l’égalité et sa contribution à la lutte contre les stéréotypes de genre dans l’orientation scolaire et professionnelle.

Voici quelques extraits de la conversation.

Pouvez-vous revenir sur votre parcours et sur ce qui vous a conduite à vous engager pour l’égalité femmes-hommes en sciences ?

Charlotte Jacquemot : J'ai pris conscience très tard de la notion de genre. Originaire d’un petit village du Tarn, je n’ai aucun souvenir de différences de traitement entre filles et garçons à l’école ou dans ma famille. Les stéréotypes de genre n’étaient pas véhiculés. J’ai autant joué avec une lunette d’astronomie ou un microscope qu’avec des poupées. J’aimais les activités manuelles, autant le bricolage que la couture.

Par la suite, j’ai fait des études de biologie, puis en sciences cognitives, des filières universitaires dans lesquelles la parité est plutôt respectée. Après mes études, j’ai fait un post-doctorat et je suis rentrée rapidement au CNRS et tout se déroulait de manière fluide.

Le tournant s’est produit avec l’arrivée de mes enfants. Comme pour beaucoup de femmes, l’organisation quotidienne devient plus contrainte : horaires, vacances scolaires et une charge domestique qui s’ajoute en fin de journée. Dans un environnement où la carrière se construit beaucoup sur la visibilité et la disponibilité, on voit apparaître un mécanisme très concret : certaines responsabilités, celles qui sont les plus visibles et les plus valorisées, deviennent plus difficiles à saisir, tandis que d’autres tâches, plus « invisibles » mais indispensables au collectif (organisation, coordination, logistique), continuent de reposer sur vous. Or, ces contributions comptent peu dans les évaluations.

En sciences, surtout en début de carrière, cette visibilité est cruciale : participer à des congrès, se faire connaître, construire un réseau, encadrer, publier. Quand les déplacements et les sollicitations deviennent complexes à gérer, un effet d’entraînement peut se mettre en place : moins de présence dans les espaces de visibilité, moins d’opportunités et, à terme, un ralentissement des carrières. C’est à ce moment-là que j’ai compris que, dans les faits, les parcours professionnels ne se construisent pas de la même manière selon qu’on est une femme ou un homme, malgré le soutien réel de mon laboratoire et de mes collègues.

Un autre moment important a été la prise de responsabilités managériales puis de direction dans l’enseignement supérieur. Être parfois la seule femme dans certaines instances rend particulièrement visibles des phénomènes de « double contrainte » bien documentés par la recherche sur le leadership. Les femmes sont évaluées à travers des attentes contradictoires : trop ferme ou pas assez, trop souriante ou pas assez, trop autoritaire ou trop conciliante. Ces jugements portent moins sur le fond des décisions que sur la conformité à des normes implicites du leadership.

C’est aussi ce qui m’a donné envie d’agir : il n’y a aucune raison que les jeunes générations continuent à vivre ces mêmes difficultés. Ma position de directrice du département d’études cognitives à l’ENS-PSL m’a permis de mettre en place des actions pour l’égalité, avec le soutien de la gouvernance. J’ai notamment été nommée référente égalité, puis coordinatrice du programme « Femmes et Filles de sciences ». Avec #MeToo et l’évolution des débats publics sur la parité et les inégalités salariales, on observe une prise de conscience plus large : les biais et freins systémiques existent, ils sont mesurables, et ils appellent des réponses structurelles.

L’enjeu est d’identifier où l’entonnoir se forme et où il s’accélère. Il est important de poser un préalable : il n’y a aucune différence biologique entre femmes et hommes qui permettrait d'expliquer ces écarts. Ils relèvent de facteurs culturels et sociétaux. C'est, dans un sens, une bonne nouvelle : on peut modifier la société si on y met les moyens et si on comprend à quelles étapes intervenir.

Vous dites que tout est construit, et qu’il faut repérer où l’entonnoir se forme. Concrètement, où commencent ces écarts et comment se fabriquent-ils dès l’enfance et à l’école ?

CJ : Très tôt, un processus de différenciation se met en place, à la fois dans les activités proposées et dans les attentes implicites. À l’âge de cinq ou six ans, les enfants commencent à intégrer des comportements associés à leur genre et c’est aussi à cette période que l’on voit apparaître, chez les filles, un premier décrochage de confiance vis-à-vis des mathématiques.

Dans les environnements de petite enfance, y compris en crèche, il peut y avoir des manières différentes de s’adresser aux filles et aux garçons : on encourage plus spontanément l’autonomie et l’affirmation de soi chez les garçons, et davantage le soin aux autres et la conformité chez les filles. Ces micro-différences s’accumulent et finissent par orienter la façon dont les enfants se perçoivent et ce qu’ils s’autorisent à essayer.

Et dans les familles, qu’est-ce qui renforce, ou corrige, ces premières différences ?

CJ : Au sein des familles, on observe aussi des écarts d’interactions qui ont un effet direct sur la projection scientifique. Par exemple, dans des contextes de médiation scientifique, des travaux montrent que les parents passent davantage de temps à expliquer des faits scientifiques et des relations de causalité à leur fils qu’à leur fille sans en avoir conscience. Les représentations parentales peuvent elles-mêmes être genrées : l’analyse de requêtes en ligne illustre que les parents ont des attentes différentes pour leurs enfants, en fonction de leur genre avec des questions qui valorisent davantage le « potentiel intellectuel » et le leadership des garçons et renvoient davantage les filles à l’apparence physique, ce qui n’est pas neutre pour la confiance et l’ambition.

Tout cela contribue à installer un « ressenti » : même à résultats comparables, les filles déclarent moins de confiance en elles dans les disciplines scientifiques, notamment en mathématiques. Et ce ressenti n’est pas anodin : il peut affecter la performance dès lors qu’une tâche est perçue comme « mathématique » ou « difficile ».

Quelles solutions peuvent être mises en place à l’école pour éviter que ces stéréotypes ne se cristallisent, notamment en mathématiques ?

CJ : D’abord, il faut le dire clairement : il ne s’agit pas de désigner des responsables. Les enseignants et enseignantes font face à des responsabilités gigantesques, de faibles moyens, et beaucoup de leurs biais sont involontaires. Mais précisément parce que l’écart apparaît tôt, l’école est un levier majeur.

Une étude récente sur les données des évaluations nationales récoltées de 2018 à 2022 montre qu’en début de CP, les filles ont des performances comparables à celles des garçons en mathématiques, mais aussi que, dès le milieu du CP, l’écart commence à se creuser. Autrement dit, l’école est à la fois un lieu où l’écart se construit et un lieu où l’on peut agir tôt, sur les pratiques de classe, le climat d’apprentissage et les supports.

Une partie de l’explication tient à des biais non intentionnels et à des rapports aux maths eux-mêmes socialement construits : l’enseignement en primaire est majoritairement assuré par des femmes et une fraction d’entre elles a intériorisé une « peur des maths ». Sans s’en rendre compte, celle-ci peut se transmettre, en particulier aux filles, et alimenter un cercle vicieux de manque de confiance.

Un autre élément intéressant : l’écart est plus important chez les enfants issus de classes socioprofessionnelles supérieures (CSP+), ce qui peut paraître contre-intuitif. Cela s’explique : à l’entrée en CP, les parents s’investissent davantage dans l’éducation formelle de leurs enfants et, ce faisant, transmettent des normes de genre, y compris celles liées aux mathématiques.

Cet investissement accru pourrait être plus présent dans les familles CSP+, ce qui explique pourquoi l’écart entre les genres s’accentue davantage dans ces milieux favorisés. L’effet des familles se cumulent avec celui de l'école. Du côté des supports, les manuels et ressources pédagogiques véhiculent encore des stéréotypes marqués : on y voit beaucoup plus souvent les femmes associées à des rôles domestiques et beaucoup plus rarement à des métiers scientifiques, ce qui influence les représentations des élèves. Une révision des supports et l’apport de références concrètes, par exemple des fiches mettant en avant des femmes scientifiques, permettraient de rendre les role models plus visibles et plus accessibles.

Au-delà des pratiques pédagogiques, quels rôles jouent les dynamiques collectives au sein de l’école ?

CJ : Une partie des écarts se fabrique dans des mécanismes très quotidiens. Par exemple, dans les cours de récréation, jusqu’à 80 % de l’espace peut être occupé par les terrains de foot et de basket, souvent appropriés par les garçons, tandis que les filles se tiennent davantage en périphérie. Ces détails comptent, parce qu’ils façonnent au quotidien la prise de confiance, la légitimité à s’exprimer et à « prendre sa place ».

Dans la classe, ces dynamiques se prolongent à l’oral : les garçons concentrent environ 70 % du temps de parole, prennent plus facilement la parole spontanément et interrompent plus souvent leurs camarades. Ils sont également plus encouragés en sciences. Les questions qui leur sont posées sollicitent davantage le raisonnement, tandis que celles adressées aux filles portent plus fréquemment sur la restitution du contenu du cours.

Pour répondre à ces enjeux, des formations permettent de prendre conscience des biais et d’adopter des pratiques plus équitables : répartir la parole, poser des questions équivalentes, encourager filles et garçons de la même façon. Ces pratiques concrètes ont un effet immédiat. J'interviens parfois dans ce cadre et ces formations sont systématiquement bien perçues.

Les classes préparatoires semblent constituer un goulot d’étranglement. Parmi l’ensemble des facteurs, celui des inégalités territoriales joue-t-il un rôle ?

CJ : On le voit très nettement : l’accès aux classes préparatoires se heurte à des inégalités territoriales qui se superposent aux enjeux de parité. En France, l’offre de prépas est fortement concentrée dans le Grand Paris et dans quelques grandes villes. En dehors de ces pôles, les opportunités sont plus rares, ce qui limite mécaniquement l’accès à ces filières et pose une question d’égalité des chances.

Ces enjeux sont particulièrement étudiés dans les ENS et à Polytechnique. L’ENS et IP Paris, qui regroupe l’École Polytechnique, l’ENSTA, les Ponts et Chaussées, l’ENSAE, Télécom Paris et Télécom SudParis, ont ainsi créé l’Observatoire de l’Égalité des chances avec l’Institut des Politiques Publiques pour analyser les données de Parcoursup et identifier non seulement qui accède à ces formations, mais surtout qui n’y a pas accès.

Nous observons que cette concentration produit aussi un effet social : les trajectoires qui mènent aux prépas reposent souvent sur des familles qui connaissent bien le système éducatif et ses codes. Et, surtout, elle crée un goulot très concret dès qu’elle implique de la mobilité.

Pour des élèves venant d’autres régions, intégrer une prépa dans un grand pôle suppose de financer un logement, d’organiser des transports, parfois de faire face à des contraintes de sécurité : ces facteurs matériels pèsent lourd dans les décisions. Or, ces arbitrages ne sont pas neutres du point de vue du genre. Dans certaines familles, on est prêt à investir pour qu’un garçon suive une prépa dans une grande ville, mais beaucoup moins pour une fille, précisément à cause de ces contraintes de logement, de déplacements et de sécurité.

C’est pourquoi l’accès à l’internat est un levier crucial. Lors du lancement du plan « Filles et Maths » par Élisabeth Borne, qui vise 30 % de filles en prépa, nous avons insisté sur la nécessité d’internats accessibles aux filles. Dans beaucoup d’établissements, le nombre de places n’est pas équivalent entre filles et garçons. Et lorsqu’une élève ne peut pas être hébergée en internat, elle peut se retrouver avec de longs trajets quotidiens, une fatigue et un stress accrus, pour elle comme pour sa famille, ce qui peut suffire à décourager une candidature.

Après l’orientation et les études, quels sont les mécanismes qui freinent encore l’accès des femmes aux postes de responsabilité dans la recherche ?

CJ : Dans la recherche, l’accès aux postes et la progression de carrière reposent beaucoup sur des critères d’évaluation : quantité d’articles, renommée des revues, capacité à obtenir des financements. Là aussi, des biais implicites persistent dans l’évaluation des compétences. À production scientifique comparable, les femmes peuvent encore être évaluées comme moins compétentes.

On observe aussi des biais très concrets dans le recrutement et la promotion : une expérience menée montre que le même CV peut être mieux évalué lorsqu’il porte un prénom masculin plutôt qu’un prénom féminin, ce qui illustre l’effet de ces biais sur les décisions professionnelles.

Ces mécanismes se traduisent par un entonnoir très visible dans les chiffres de carrière : alors qu’on est proche de la parité au niveau du doctorat, la part des femmes diminue fortement lorsqu’on monte vers les postes les plus seniors et les plus visibles.

État des lieux de la parité dans les carrières scientifiques en France

  • 30 % des chercheurs sont des femmes. En mathématiques, on descend à 15 % à l’université et à 20 % au CNRS.
  • Moins de 25 % des ingénieurs sont des femmes.
  • Dans le domaine de l'innovation :
    • 14 % des personnes impliquées dans les dépôts de brevets sont des femmes ;
    • 4 % des brevets sont déposés par des femmes ;
    • 78 % des brevets sont déposés uniquement par des hommes.

Le brevet protégeant une découverte et constituant une source de revenus complémentaires, les femmes ont un accès beaucoup plus limité à ces ressources financières liées à la recherche.

Quels changements pourraient accroître la part des femmes dans les carrières scientifiques ?

CJ : La parité doit être prise en compte à chaque étape du recrutement et de l’évaluation. Dans la recherche, par exemple, les publications sont centrales, mais ne devraient pas être les seuls critères évalués. D’autres activités restent aujourd’hui sous-valorisées dans les évaluations institutionnelles, alors même qu’elles ont un impact scientifique et sociétal réel : la médiation et la vulgarisation scientifiques ainsi que les interventions dans les établissements scolaires et auprès du grand public.

Ces activités sont cruciales pour les trajectoires, parce qu’elles contribuent à créer des figures d’identification et à ouvrir le champ des possibles. Les interventions de chercheuses dans les classes ont un effet mesurable sur l’orientation : une étude montre que la proportion de très bonnes élèves en maths qui s’orientent vers des classes préparatoires scientifiques passe d’environ 30 % à 45 % après l’intervention d’une chercheuse.

Plus largement, mieux former et informer le public grâce à la médiation et à la vulgarisation permet aussi de limiter les résistances face à des enjeux de santé publique, comme la vaccination, ou de politiques environnementales. Revaloriser ces dimensions et ce temps investi et les intégrer dans les critères fait partie des leviers concrets.

Au-delà de l’école et des institutions, quel rôle jouent dans la société les représentations induites par les médias et les réseaux sociaux et que peut-on faire à ce niveau ?

CJ : Les médias et réseaux sociaux véhiculent des images stéréotypées sur les sciences : les femmes y sont souvent représentées comme plus jeunes et dans des métiers moins qualifiés. L’invisibilisation des femmes scientifiques est massive : la culture populaire, les médias et la vulgarisation scientifique mettent beaucoup plus souvent en avant des figures masculines. Les outils d’intelligence artificielle reproduisent aujourd’hui ces biais.

Face à cela, le premier levier, c’est la sensibilisation : il faut responsabiliser, sensibiliser et éduquer. On ne peut pas tout interdire sur les réseaux sociaux. Et même si c’était possible, l’interdiction ne suffirait pas : les enfants et les jeunes trouveront toujours des moyens de contourner les limites. C'est pourquoi il est essentiel de leur expliquer les mécanismes à l’œuvre et de leur donner des outils pour analyser et décrypter les contenus. La régulation des plateformes est également une piste dont il ne faut pas se priver : tous les contenus n’ont pas à être autorisés.

En parallèle, il faut rendre les femmes scientifiques visibles, de façon très concrète, dans les médias, dans des conférences et dans les rôles modèles mobilisables. Le site experte.fr illustre bien cette démarche, en facilitant l’identification d’expertes sur tous les sujets.

La sous-représentation des femmes en sciences ne tient donc pas à un obstacle unique, mais à une succession de mécanismes qui se cumulent et produisent, au fil du parcours, une évaporation progressive des talents. Les identifier précisément, c’est la condition pour agir de manière ciblée et efficace.

Repères sur l’invisibilisation des femmes scientifiques dans les médias

  • 15 % de biographies de femmes parmi les chercheurs sur Wikipédia.
  • 25 % des citations ou mentions attribuées à des femmes dans Le Monde.
  • 3 % de femmes scientifiques dans les ouvrages scolaires.

Comment des dispositifs ciblés comme le programme Femmes et Filles de Sciences à l’ENS peuvent transformer le diagnostic posé sur les freins en leviers concrets ?

CJ : À l’ENS, nous intervenons après les classes préparatoires. Nous ne pouvons donc pallier qu’une partie du problème de parité. Nous travaillons sur deux axes : faire venir les étudiantes et créer les conditions pour qu’elles restent.

Pour faire venir les étudiantes, nous avons mis en place plusieurs actions. Depuis l’an dernier, nous sensibilisons par exemple les jurys de concours afin de limiter les biais d’évaluation, et cette année CentraleSupélec et Polytechnique se joindront à ces formations. Dans les disciplines où le problème de parité est particulièrement saillant – maths, physique, informatique –, nous avons également mis en place un soutien financier ciblé pour toutes les filles qui rentrent via le concours normalien étudiant. La bourse s’élève à 1 000 euros par mois, auxquels s’ajoute une place en internat. Cette mesure financière, mise en place en 2023, a eu un effet immédiat : une promotion paritaire en physique dès la première année, et en maths, dès la deuxième. Ne reste que l’informatique !

Mais attirer ne suffit pas. Pour garder ces étudiantes et leur permettre de se projeter, la qualité de vie pendant leurs études doit être assurée. Nous avons mis en place des formations obligatoires contre les violences sexistes et sexuelles pour tous les membres de l’école, étudiants, étudiantes comme membres du personnel, chercheurs, chercheuses et enseignants, enseignantes. Une cellule d’écoute est active et des sanctions disciplinaires sont appliquées si nécessaire. Cela a un impact non seulement sur la qualité de vie de l’établissement mais aussi sur les performances académiques. En effet, une ambiance sexiste affecte objectivement les performances des femmes.

Au-delà de l’ENS, Femmes et Filles de Sciences mène des actions de sensibilisation en amont, auprès des publics scolaires. Une fois par mois, le samedi après-midi, nous organisons une conférence intitulée « Petites exploratrices, petits explorateurs de la connaissance », qui vise à dépoussiérer les métiers de la recherche. Nous allons aussi au-devant des publics jeunes en travaillant avec certains établissements, notamment en Seine-Saint-Denis, pour organiser des conférences thématiques et accueillir des stages de troisième et de seconde. Avec le collège Miriam Makeba et le lycée Le Corbusier à Aubervilliers, nous avons aussi créé « Girls in the Lab », un programme de mentorat entre des jeunes filles et des chercheuses de l’ENS. Elles participent à des mini-projets de recherche et viennent régulièrement à l’École.

L’objectif est toujours le même : montrer que tout est possible, quels que soient son parcours et son origine. Que chacun et chacune peut rêver à la science et se projeter dans ces métiers. Lors des interventions en milieu scolaire, les jeunes commencent à se positionner, à s’imaginer en classe préparatoire, à comprendre les enjeux. J’ai bon espoir qu'ils ne reproduiront pas – ou moins – les biais que nous avons vécus.

Enfin, concernant la visibilité des femmes scientifiques, nous mettons en œuvre plusieurs actions complémentaires : nous organisons régulièrement des tables rondes avec des personnalités inspirantes, scientifiques ou dirigeantes, comme Mercedes Erra, Camille Froidevaux-Metterie ou Karine Lacombe. Nous mettons également à disposition des enseignants et enseignantes des fiches pour les aider à identifier des chercheuses, afin de combler les lacunes persistantes des manuels scolaires. Le 11 février 2026, à l'occasion de la Journée internationale des femmes et des filles de science, nous organisons enfin un wikithon dédié à l’enrichissement de Wikipédia avec des biographies de femmes scientifiques.

C’est en rendant les trajectoires scientifiques visibles, accessibles et désirables que l’on peut espérer la parité.

Le Prix du Sénat reçu en 2025 marque une reconnaissance institutionnelle forte : que signifie-t-il pour le travail que vous menez ?

CJ : C’est très gratifiant de recevoir ce type de reconnaissance. Ce prix reconnaît le travail collectif que nous menons à l’ENS avec le directeur, Frédéric Worms, la directrice adjointe Sciences, Virginie Bonnaillie-Noël, et la directrice adjointe Lettres et Sciences sociales, Valérie Theis.

Ce prix a aussi fait écho aux échanges que j’ai eus avec la Délégation aux droits des femmes, qui m’a auditionnée sur la place des femmes en sciences. J’y ai notamment défendu un point souvent sous-estimé : le rôle du langage. En sciences cognitives, on dispose de nombreuses données montrant que ce n’est pas la même chose de dire « les mathématiciens » ou « les mathématiciens et mathématiciennes ». La représentation mentale est affectée, ce qui influence profondément notre manière de penser. J’ai rappelé aussi que la langue n’est pas figée et qu’elle a évolué dans l’histoire : la règle selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin notamment n’a pas toujours existé.

Le rapport final XX=XY, féminiser les sciences, dynamiser la société s’appuie sur ces données scientifiques, illustrant la rigueur et l’intégrité de la démarche de la Délégation. À un moment où la politique est souvent remise en question, où on s’interroge sur la manière dont le pays est gouverné, j’ai rencontré des sénatrices et des sénateurs extrêmement engagés et experts. Je pense que le fonctionnement du Sénat joue un rôle dans cette dynamique : les sénatrices et sénateurs, élus au suffrage indirect pour six ans, bénéficient d’un autre rapport au temps et à l’action politique, qui favorise la réflexion et la continuité.

Zoom sur le rapport XX=XY, féminiser les sciences, dynamiser la société du Sénat

Le rapport d’information sur la place des femmes dans les sciences a été remis le 7 octobre 2025 au nom de la délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes par les sénatrices Marie-Do Aeschlimann, Jocelyne Antoine, Laure Darcos et Marie-Pierre Monier.

Produit de huit mois de travaux, le rapport se base notamment sur presque 80 heures d’auditions. Parmi les quelque 120 personnes auditionnées, on retrouve Charlotte Jacquemot.

Le rapport est structuré en quatre étapes clés du parcours, où se concentrent les obstacles :

  • École primaire
  • Enseignement secondaire et choix d’orientation
  • Enseignement supérieur
  • Carrières professionnelles

Il formule 20 recommandations, regroupées autour de quatre objectifs :

  • Convaincre les filles et leurs enseignants que les mathématiques et les sciences sont aussi faites pour elles ;
  • Réécrire l’équation pour encourager l’envie de mathématiques et de sciences ;
  • Construire un environnement favorable et protecteur pour les étudiantes, en expérimentant de nouvelles solutions ;
  • Faciliter le recrutement et la poursuite de carrière des femmes scientifiques.

Si la majorité des recommandations relèvent des pouvoirs publics étatiques, sous différentes formes, ou des établissements, les collectivités territoriales et les entreprises peuvent également agir :

  • Recommandation n°7 : Soutenir la médiation scientifique, dans et hors des établissements scolaires, notamment en garantissant l’avenir du Palais de la Découverte, en facilitant les interventions de doctorantes et doctorants dans les écoles et en finançant des sorties et activités post et périscolaires scientifiques sur l’ensemble du territoire ;
  • Recommandation n°9 : Organiser des campagnes de communication et des interventions dans les établissements scolaires autour de jeunes femmes scientifiques constituant des rôles modèles à la fois inspirants et accessibles.
  • Recommandation n°18 : Dynamiser le recrutement et la promotion de femmes au sein des entreprises du secteur scientifique (sensibilisation des employeurs aux enjeux de mixité, éga-conditionnalité de certaines aides publiques, prix dédiés aux femmes scientifiques et ingénieures, féminisation de tous les noms de métiers scientifiques) ;
  • Recommandation n°20 : Renforcer les dispositifs de lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans les secteurs professionnels scientifiques, publics comme privés, afin de créer des espaces protecteurs pour les femmes et contribuer à leur maintien dans les carrières scientifiques.

Vos recherches et votre positionnement scientifiques vous aident-ils dans votre engagement ?

CJ : Je pense que c’est très important de s’appuyer sur des résultats scientifiques, à la fois car cela fonde la légitimité, mais aussi pour avoir plus d’assurance et apporter toute la pédagogie nécessaire à la bonne compréhension des enjeux.

Par exemple, quand j’affirme qu’il n’existe pas de différence biologique entre les cerveaux des femmes et des hommes, je le fais en toute sérénité, car j’ai des données pour l’étayer. On peut analyser de nombreuses mesures, notamment les activations cérébrales.

Prenons un exemple, on me dit souvent : « Les filles n’ont pas le sens de l’orientation, c’est prouvé ». En effet, lors de tâches de rotation mentale, on observe de légères différences entre filles et garçons, tant dans les activations cérébrales que dans les performances. Mais ces tests ne tiennent pas compte de l’expérience : filles et garçons ne jouent pas aux mêmes jeux. Les garçons pratiquent davantage des activités qui entraînent la géométrie dans l’espace, comme les jeux vidéo ou le football.

Quand on teste des filles et des garçons ayant joué aux jeux vidéo de la même manière, les différences disparaissent. De même, un entraînement de dix heures suffit à faire disparaître les écarts chez des filles moins expérimentées. Dans certaines professions où la géométrie dans l’espace est utilisée en continu, par exemple chez les pilotes d’avion, aucune différence n’est observée entre hommes et femmes.

C’est simplement un effet d’expérience et d’entraînement.

On entend parfois que l’égalité est d’abord une question de principe. Vous montrez qu’elle a aussi un impact mesurable. Qu’est-ce que coûte, concrètement, l’absence de parité et qu’est-ce qu’on gagne à la renforcer ?

CJ : On a aujourd’hui beaucoup plus de données qu’avant : elles permettent de mesurer les coûts de l’absence de parité… et les gains quand elle progresse.

L’absence de parité a un coût économique majeur. Si les salaires étaient égaux à travail égal, cela représenterait un gain de 14 % de PIB. De même, si le nombre d’inventrices était égal à celui des inventeurs, le taux de croissance pourrait augmenter de 70 %, soit environ 10 milliards d’euros de recettes fiscales supplémentaires pour la France. Un rapport McKinsey montre également que les entreprises dont les comités de direction sont plus paritaires obtiennent de meilleurs résultats organisationnels et financiers. Dans la recherche, les équipes mixtes innovent davantage que les équipes moins diversifiées : la diversité favorise la créativité, la prise de risque et l’émergence de nouvelles idées. Plus largement, l’absence de parité revient à se priver de la moitié des cerveaux, des talents et de l’expertise.

Sur le plan politique et environnemental, une plus grande présence des femmes dans les assemblées nationales permet une meilleure prise en compte des risques liés à la crise climatique et une réduction plus importante des émissions de CO₂. Dans les politiques territoriales, elle se traduit par davantage d’investissements dans les services publics, notamment dans l’éducation et la santé.

Dans l’enseignement supérieur, les promotions plus paritaires à l’université obtiennent de meilleurs résultats et présentent un meilleur niveau de bien-être, aussi bien pour les filles que pour les garçons.

L’autre pendant du coût sociétal de l’absence de parité concerne en effet les hommes et les garçons. La société leur impose une injonction à la virilité, à la réussite et à l’excellence. Ceux qui ne rentrent pas dans ce moule en souffrent, et la société dans son ensemble aussi. Entre 15 et 34 ans, la première cause de mortalité est le suicide, dont 75 % concernent des jeunes hommes. L’essayiste Lucile Peytavin a estimé le « coût de la virilité » à 95 milliards d’euros par an.

Les prisons françaises comptent 98 % d’hommes : si elles étaient remplies de femmes, cela provoquerait un scandale permanent. On observe également une corrélation entre l’adhésion aux normes masculinistes et le mal-être, un indicateur fort même s’il ne s’agit pas d’un lien de causalité. Favoriser l’égalité femmes-hommes constitue donc un levier essentiel pour le développement économique, scientifique, social et environnemental. Il est selon moi beaucoup plus facile de mettre en place des actions quand on voit qu’on a toutes et tous à y gagner, au-delà du principe d’égalité.

Si on prend ces chiffres au sérieux, quels leviers publics peuvent réellement accélérer l’égalité femmes-hommes ?

CJ : Aujourd’hui, les projections montrent qu’il faudrait environ 130 ans pour atteindre l’égalité entre les femmes et les hommes. Ces estimations supposent de plus l’absence de crises majeures ! Sans actions volontaristes fortes, les choses n’évolueront pas significativement.

Un levier majeur où la politique peut agir est la parentalité et la façon asymétrique dont elle est aujourd’hui organisée. En France, le congé paternité reste très court, 28 jours contre presque 4 mois pour le congé maternité. Cela limite l’implication des pères et renforce l’idée que la charge familiale repose principalement sur les femmes. Il faudrait instaurer un congé parental égalitaire, obligatoire et non transférable, comme en Espagne : quatre mois pour la mère et quatre mois pour le père, à prendre avant les six mois de l’enfant. Un tel système permettrait de réduire la discrimination à l’embauche, de mieux répartir les responsabilités familiales et de limiter l’impact de la parentalité sur les carrières féminines.

Ces réformes structurelles sont indispensables, mais elles ne suffisent pas à elles seules à corriger l’inertie des systèmes. Les quotas illustrent bien l’intérêt d’une politique volontariste. Ils sont souvent perçus comme une forme de favoritisme envers les femmes, susceptible de remettre en cause leur légitimité. Cette vision est pourtant trompeuse. Les garçons bénéficient d’un soutien systémique tout au long de leur parcours, tandis que les filles rencontrent des obstacles à chaque étape. Les quotas visent simplement à rééquilibrer cet avantage accumulé et à compenser les désavantages subis par les femmes. Leur mise en œuvre doit être exigeante : même lorsque la parité apparaît sur le papier, les postes les plus prestigieux restent majoritairement occupés par des hommes. Cela montre qu’il reste encore à faire pour renforcer l’efficacité de ces dispositifs.

Vous évoquez des politiques volontaristes comme les quotas. Mais dans la pratique, au moment des recrutements et des nominations, on voit que les short lists restent souvent peu mixtes. Quels leviers concrets permettent d’élargir réellement le vivier sans renvoyer la responsabilité aux femmes ?

CJ : Pour moi, faire reposer sur les femmes la responsabilité de leur position revient à leur imposer une double charge. D’un côté, elles subissent des inégalités structurelles et, de l’autre, on leur reprocherait de ne pas réussir à les dépasser seules. Les règles du jeu sont fondées sur la compétition, ce qui favorise davantage les hommes en raison de la manière dont ils ont été socialisés.

Il existe des moyens concrets de lever ces barrières. Pour recruter à des postes exposés, on utilise ce que l’on appelle un search committee, c’est-à-dire une démarche de chasse active : on établit une liste de femmes susceptibles d’occuper ces fonctions, puis on les contacte individuellement pour les inviter à considérer le poste. Le résultat est frappant : cette démarche permet d’obtenir des candidatures féminines qui n’auraient pas émergé autrement.

On entend parfois que si la présence des femmes « améliore » certains styles de leadership, c’est surtout parce que filles et garçons ne sont pas socialisés de la même manière. Si ces différences s’estompent, perdrait-on ce « bonus » ? Et qu’est-ce que cela dit, au fond, de la culture que nous valorisons ?

CJ : C’est une question essentielle, et elle met le doigt sur un point central : les différences que l’on observe aujourd’hui sont avant tout culturelles. Dès le plus jeune âge, ces différences se construisent à travers les jeux, le sport et les modèles de réussite qu’on propose aux enfants.

L’enjeu est de faire évoluer notre système éducatif pour valoriser davantage l’écoute, la coopération et l’attention aux autres, pour l’ensemble des élèves. Aujourd’hui encore, les garçons sont plus souvent encouragés à la compétition, quand ces compétences relationnelles restent sous-valorisées. Les développer chez toutes et tous permettrait de construire une société plus équilibrée, plus bienveillante et plus douce.

Contrairement à une idée répandue, la compétition ne rend pas plus innovant. Elle pousse surtout à prendre peu de risques et à innover dans un pré carré où l’on est sûr de réussir. Or, face aux crises actuelles, nous avons besoin d’innovations qui dépassent ces cadres étroits. Sans prise de risque, sans ouverture, il sera très difficile d’y faire face.

En réalité, la question n’est donc pas de savoir si l’« effet positif » des femmes va disparaître, mais quel type de culture nous voulons construire. Voulons-nous un monde fondé sur la compétition permanente, ou un monde où l’on apprend à prendre soin les uns des autres ? Ce sont ces choix qui détermineront la société de demain.

Pour aller plus loin : les études et données qui éclairent le débat

Vous trouverez ci-dessous les études et rapports dont sont issus les chiffres et informations cités par Charlotte Jacquemot dans l’interview.

Chiffres clés :

Études, rapports et essais

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