
Originaire de Sofia, en Bulgarie, Borina Andrieu a commencé par étudier les mathématiques avant de se tourner vers la philologie et la linguistique. Arrivée en France, elle a été formée à Sciences Po et l’École du Louvre et a suivi des études de littérature et de communication à la Sorbonne. Après diverses expériences en journalisme et en tant que prête-plume, elle rejoint l'Association française d'action artistique. C’est dans ce cadre qu’elle rencontre l’architecte Jean-Michel Wilmotte. Elle rejoint alors en 2004 l’agence Wilmotte & Associés Architectes et y évolue jusqu'à la direction générale, participant à son développement à l’international et au rayonnement de son excellence architecturale.
Voici quelques extraits de la conversation.
Quel a été votre parcours ?
Borina Andrieu : Mon parcours est assez singulier. Originaire de Sofia, en Bulgarie, j’ai très tôt développé une véritable passion pour les mathématiques qui m’a valu la deuxième place au concours général de mathématiques. J’ai commencé des études en mathématiques appliquées, notamment sur les langages codés, mais, portée par ma passion pour les langues, j’ai poursuivi des études en philologie et en linguistique. Une fois arrivée en France, j’ai intégré Sciences Po, avant de continuer mon parcours académique avec un DEA en littérature et en communication à la Sorbonne. J’ai également suivi une formation à l’École du Louvre en me spécialisant sur l’art d’Extrême-Orient. Mon parcours a également été marqué par mon mariage avec un diplomate français, ce qui m’a donné l'opportunité de beaucoup voyager.
J’ai commencé ma carrière comme journaliste économique, animant une petite émission télévisée et en écrivant pour l’Indicateur de commerce de France, puis comme correspondante pour Libération. J’ai même travaillé comme prête-plume. Par la suite, j’ai été chargée de mission à l'Association française d'action artistique, où j’ai notamment participé à l'organisation du tricentenaire de Saint-Pétersbourg. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Jean-Michel Wilmotte, avec qui j’ai collaboré sur un projet. Déjà reconnu dans l’architecture d’intérieur et la réhabilitation, il cherchait déjà - et cherche toujours - à aller là où on ne l’attend pas, ce qui m’a plu. Cela m’a amenée à intégrer son agence il y a 21 ans. Cette entreprise s’est depuis beaucoup développée à l’international. Nous travaillons aujourd’hui dans 30 pays tout en maintenant les relations humaines et une exigence constante au cœur de notre approche. Avec le temps, j’ai évolué jusqu’à la direction générale, développant un profond attachement pour cette entreprise et les valeurs qu’elle défend.
J’ai abordé chacun de ces projets avec un mélange de passion, de patience - et parfois, je l’avoue, une certaine impatience ! Selon moi, il n’y a pas de sot métier : ce qui compte, c’est de s’investir pleinement et de viser l’excellence. Mon credo est de toujours chercher à aller plus loin. Les deux dimensions les plus importantes de ma vie sont d’une part ma curiosité insatiable - j’ai le plaisir de pouvoir apprendre tous les jours - et d’autre part les rencontres qui n’ont de cesse de m’enrichir. Je suis profondément reconnaissante de ce que la vie m’a offert et j’estime qu’il est essentiel de transmettre ce que l’on a reçu, que ce soit des expériences, des savoirs ou des savoir-faire voire même des expériences imparfaites! Elles peuvent inspirer et pousser à croire que tout est possible.
Qu’appréciez-vous le plus en tant que directrice générale ?
BA : La confiance que l’on m’accorde et qui me touche à chaque fois qu'on vient - à titre professionnel ou personnel - me demander mon avis vis-à-vis d’une situation.
Dans votre parcours, comment avez-vous appréhendé les enjeux de parité et d'égalité femmes-hommes ?
BA : Un exemple m’a marquée. Lorsque je suis arrivée en France, j’ai postulé à l’Agence France Presse et on m’a rétorqué : « À votre âge, vous êtes jeune mariée, sans enfant et votre mari est diplomate. Donc soit vous partirez à l’étranger, soit vous aurez un enfant, mais dans tous les cas, nous ne pouvons pas vous embaucher. » Cette remarque a été un choc pour moi.
À vrai dire, à part cet épisode, je n’ai rencontré aucun autre obstacle. J’ai travaillé dans des pays du Moyen-Orient, comme le Qatar, où j’ai évolué dans des environnements très masculins sans ressentir de manque de respect ni subir d’attitudes négatives à mon égard. Peut-être ai-je eu beaucoup de chance, mais pour moi, la parité est une évidence. Cela m’amène souvent à m’interroger : est-il nécessaire d’imposer des quotas ? Alors que l’objectif est de démontrer qu’il n’y a pas de différence entre femmes et hommes, le quota la concrétise. Ils restent toutefois nécessaires pour accélérer les choses. Mais à long terme, il faut que le mérite prime.
Aujourd’hui, les avancées technologiques permettent d’exercer presque tous les métiers, quelle que soit la force physique requise. Cela ouvre les portes de nombreux postes. Cependant, des obstacles subsistent, comme le faible nombre de filles qui se dirigent vers les filières scientifiques. Pourquoi persiste-t-on à penser que les filles sont destinées aux sciences humaines ? Ces clichés persistent, alors que nous entamerons bientôt le deuxième quart du XXIᵉ siècle !
En Europe de l’Est, les femmes étaient souvent assignées aux travaux les plus durs : elles balayaient les rues, travaillaient dans la construction, rentraient chez elles pour s’occuper de leur famille, tout en étant tenues de rester coquettes. Cette mentalité de « Wonder Woman » a longtemps perduré, faisant de sujets comme le baby blues, les règles douloureuses ou les congés maternité des tabous pendant des décennies. Ils méritent enfin d’être abordés avec sérieux.
Vous évoquez les filières scientifiques. Comment cela se passe-t-il dans le domaine de l'architecture ?
BA : L'architecture est un domaine où il y a un nombre important de femmes.
Les femmes représentent 45% des étudiants des écoles d'architecture françaises et plus de 50% des inscriptions. La faible attractivité des filières scientifiques pour les filles n’affecte que marginalement leur orientation vers l’architecture, notamment parce qu’en France, contrairement à d’autres pays, le concours d’entrée ne repose pas que sur des critères scientifiques. Il y a une épreuve en mathématiques, mais aussi en dessin. Cela n’a donc pas ou peu d’impact sur leur capacité à s’orienter vers l’architecture, même si effectivement il existe encore une appréhension qui fait que beaucoup de jeunes filles préfèrent se tourner vers des carrières moins techniques. En Allemagne en revanche, les études d’architecture incluent une forte composante en ingénierie. En France, de nouvelles formations, intégrant elles aussi la conception et la construction, émergent. Cette évolution, qui représente un réel progrès pour la profession, pourrait à terme influencer la répartition femmes-hommes dans le secteur, tant l’appréhension envers les filières techniques est forte chez certaines jeunes femmes.
Mais ces dernières années, on assiste à une dynamique positive avec une féminisation des agences d'architecture en progression constante : fin 2023, les femmes représentaient environ 32% des architectes inscrits à l'Ordre, contre 16,6% en 2000. Chez les architectes de moins de 35 ans, la parité est quasiment atteinte. Toutefois, avec seulement 28% de femmes directrices ou associées, les postes de direction restent majoritairement occupés par des hommes, notamment dans les agences les plus établies. Après l’obtention du diplôme, de nombreuses femmes quittent la maîtrise d’œuvre, préférant d’autres secteurs, comme la maîtrise d’ouvrage ou l’enseignement, souvent en raison des difficultés d’accès aux postes à responsabilités, des contraintes, ou des « charrettes ». La MAF (Mutuelle des Architectes Français) prévoit que la parité complète au sein de la profession pourrait être atteinte d'ici 2030 si la tendance actuelle se maintient.
Malgré ces progrès, la reconnaissance des femmes architectes demeure insuffisante. En 2021, Anne Lacaton a été la première femme française à recevoir le prix Pritzker, ex-aequo avec son co-associé Jean-Philippe Vassal. Combien de grandes femmes architectes peut-on citer spontanément ? Trop peu, alors qu’elles sont nombreuses et talentueuses. De même, Anne Démians est actuellement la seule femme parmi les architectes membres à l'Académie des Beaux-Arts. Mais l’avenir est prometteur : de plus en plus de jeunes femmes se dirigent vers l’architecture, la transition est en marche.
Qu’en est-il chez Wilmotte ?
BA : La parité est atteinte, de la direction aux effectifs. Un exemple parlant est le deuxième plus grand bureau de l’Agence, à Nice, dont la direction est bicéphale, avec un homme et une femme à sa tête.
Dans leur travail, que peuvent, selon vous, apporter les femmes architectes ?
BA : Elles apportent une sensibilité particulière aux espaces, portant une attention particulière apportée à l’accueil, à la sécurité, au bien-être et à l’accessibilité. Leur vision de l’architecture est en général plus humaine et proche des gens.
La question de l’accessibilité interpelle. Regardez le métro parisien : en 30 ans, presque rien n’a changé. Quand j’avais mes enfants petits, il était presque impossible de prendre le métro avec une poussette, à moins qu’une personne ne m’aide à descendre les escaliers. Aujourd’hui encore, ce problème persiste, non seulement pour les poussettes, mais aussi pour les fauteuils roulants. Pourtant, on parle constamment d’accessibilité, un terme que je préfère à celui d’inclusion. Cette notion devrait se traduire par des gestes concrets.
Pourquoi n’aimez-vous pas le terme inclusion ?
BA : Il a une connotation négative à mes yeux. Inclusion évoque une sorte d’intégration forcée ou condescendante, alors que le terme d’accueil est synonyme de chaleur et d’ouverture. Peut-être est-ce mon amour des langues et des racines étymologiques, mais inclusion ne me semble pas correspondre à l’idée qu’il veut véhiculer.
Quels sont les leviers pour faciliter la parité ?
BA : La flexibilité des horaires est une des clés. Environ 40% des femmes réduisent leur temps de travail après une maternité, contre 18% des hommes. Il y a eu d'énormes progrès, bien sûr, comme le fait que les hommes peuvent désormais prendre un mois de congé paternité. Mais est-ce suffisant ? Peut-on imaginer aller plus loin ? La Suède, où j’ai vécu trois ans, est un exemple remarquable. Face à un taux de natalité extrêmement faible, ils ont pris différentes mesures, à commencer par offrir des dotations à chaque enfant, puis prolonger la durée du congé maternité, avant d’étendre cette mesure au congé paternité. Aujourd’hui, ces jours de congé peuvent même être transférés à un grand-parent. Je ne dis pas que je souhaite cette organisation, mais il me semble qu'il devrait y avoir plus de choix.
La notion de sororité, de soutien entre femmes, est également essentielle. Les clubs masculins existent, les hommes se soutiennent, alors pourquoi ça n'existerait pas entre femmes ? Je suis très engagée dans la cause des femmes, sans infantilisation ni faire de la cause féminine une rengaine sortie tous les 8 mars. Il faut se soutenir, reconnaître notre valeur, transmettre notre savoir ainsi que notre expérience. Nous devons être conscientes de notre potentiel. Cela doit se concrétiser par une transmission verticale, d'une génération à l'autre, mais aussi horizontale, par des échanges et des partages d'expérience.
Cette sororité peut permettre de parler franchement des obstacles. L’un de ceux-ci est le poids de la société et la pression particulière sur les femmes. Il y a une sorte d’attente de perfection : la femme doit être bien habillée, jolie, apprêtée, alors qu'on ne dirait jamais à un homme qu'il aurait dû se laver les cheveux. La maternité est un autre biais qu’impose la société : on parle très rarement du nombre d’enfants qu'un homme a ; en revanche, dès qu’une femme devient mère, sa parentalité devient un critère central dans son parcours. Il y a aussi la question de l’âge et la stigmatisation des femmes vieillissantes. L’inégalité entre femmes et hommes est ici flagrante et, si on en vient à bout, cela se répercutera dans tous les autres domaines de la société et pourra servir de base à une parité réelle.
Il faut changer les mentalités et il y a un enjeu de réciprocité dans le respect des individus, qu’ils soient hommes ou femmes, jeunes ou vieux.
Comment changer les mentalités selon vous ?
BA : Par l’exemple. C’est une question d'éducation dès le plus jeune âge pour créer les conditions de la confiance en soi. Combien de femmes se demandent si elles sont à la hauteur dans un processus de recrutement, combien d’hommes ? Pourtant, les filles sont aussi capables que les garçons dans n'importe quel domaine. L'histoire le montre.
Les réseaux sociaux jouent également un rôle important. Bien qu’ils aient des aspects négatifs, ils permettent aux femmes, même dans les endroits les plus reculés du monde, de voir ce qui se passe ailleurs, que tout est possible en se faisant confiance, en demandant de l’aide et en aidant les autres.
Je pense qu’il faut avant tout instaurer un respect global, des hommes comme des femmes, de manière plus ouverte et plus humaine. Un respect mutuel digne du XXIe siècle qui nourrit l'éducation, l’ouverture aux autres, la tolérance et la libre expression de tous sans jugement ni agression.
Quel rôle l'entreprise doit-elle jouer dans ce changement ?
BA : L'entreprise doit démontrer que tout est possible, qu'une femme peut diriger une équipe d'architectes ou occuper un rôle administratif important, tout comme un homme. La femme est l'égale de l'homme et, réciproquement, l'homme est l'égal de la femme. Ce n'est pas une question de sexe, mais d'individus. L'entreprise a ce rôle à jouer : garantir des salaires équivalents et assurer le respect mutuel.