Parité
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Parité en portraits #13 : Tatiana de Francqueville

Tatiana de Francqueville est notre 13e « Parité en Portraits ». Aujourd’hui directrice générale de La Tribune...
Auteur
Juliette Podglajen
Publié le
7/1/2025

Tatiana de Francqueville est notre 13e « Parité en Portraits ». Aujourd’hui directrice générale de La Tribune, elle a trouvé sa vocation très tôt, notant l’importance de la capacité à s’imaginer dans un poste et dans un secteur. Son témoignage éclaire le rôle essentiel de chaque acteur - État, école, médias, directions d'entreprises, managers et salariés - pour atteindre la parité et l'égalité femmes-hommes.

Née en France de parents d’origine arménienne, Tatiana de Francqueville a poursuivi des études en école de commerce. Dès l’enfance, elle a une vocation : celle de travailler dans les médias. Après ses études, elle rejoint Les Échos, puis l’entreprise d'événementiel Artexis Easyfairs. Elle intègre ensuite le groupe de presse santé Global Média Santé, où elle grimpe tous les échelons jusqu’à devenir numéro deux du Groupe. En 2019, elle devient directrice Marketing et Développement à La Tribune avant d’en devenir la directrice générale.

Voici quelques extraits de la conversation.

Quel a été votre parcours ?

Tatiana de Francqueville : Je suis d'origine arménienne, née en France. Mes parents sont immigrés de première génération et j'ai été à l'école arménienne de Paris. J’ai donc grandi avec cette double culture, qui a forgé mon identité avec un état d'esprit particulier qui mêle intégration et adaptation.

J’ai toujours su que je voulais travailler dans les médias, mais ayant un nom à consonance étrangère, j'avais peur de ne pas trouver un emploi. Pour me donner les conditions de réussir, j’ai donc fait le choix d’entrer dans une école de commerce et de travailler en parallèle pour financer mes études.

Mon parcours a ensuite mêlé information, formation, événements, avec un prisme dans l’économie et le B2B. J’ai intégré le média économique Les Échos, puis j’ai fait une incursion par l'univers de l'événementiel dans le groupe Artexis Easyfairs.

En 2009, je rejoins un groupe B2B du secteur médical, Global Média Santé. Pendant neuf ans, j’y gravis tous les échelons jusqu'à devenir numéro deux de ce groupe de presse dédié à la santé. J’ai ensuite intégré La Tribune, d’abord en tant que directrice Marketing et Développement avant de prendre la direction générale. J’ai souvent pris des risques, lancé de nouvelles activités, eu un comportement d’entrepreneur tout en étant dans l’entreprise, avec ce que cela comporte d’échecs et de réussites. Je ne me suis donnée aucune limite. C’est ce qui sans doute m’a permis d’en arriver là.

Pourquoi cette volonté de vous tourner vers les médias dès le début ?

TdF : Je suis tombée amoureuse de la langue française étant enfant. Je lisais beaucoup. Alors assez timide, j’apprenais énormément par ce biais. Je fabriquais aussi des magazines et des faux livres, c’était prémonitoire ! Un de mes premiers cadeaux à neuf ans était une machine à écrire et j'ai créé très vite des blogs quand cela s’est développé. Je savais que c’était ma voie.

Le choix d’un journal raconte ce que vous êtes. J'avais envie d'imaginer et de créer ce type d'objet, d'écrire dedans ou de participer à un projet éditorial. C'est à la fois le travail d'écriture et l'objet papier en tant que tel qui m'attirait. J’ai fait du marketing en grande partie car je n’osais imaginer pouvoir devenir journaliste. Je ne me sentais pas légitime. Finalement, je travaille à leurs côtés et c’est aussi bien.

Média veut dire transmettre. On a le pouvoir fantastique d’éclairer et d’accompagner des lecteurs sur des sujets qui les intéressent. Enfant, j’ai été éclairée par ce que j’ai lu. Aujourd’hui, dans un monde très incertain où les fake news occupent une place importante, les médias ont un vrai rôle à jouer pour être un espace de réflexion et pour donner une vision apaisée de l'information. Diriger un groupe d'information, c’est l’un des plus beaux métiers, un métier à vocation.

À travers votre parcours, comment avez-vous appréhendé les enjeux de parité et d'égalité femmes-hommes ?

TdF : Quand j’ai démarré ma vie professionnelle, je n’ai pas eu le sentiment qu'il y avait de l'inégalité entre les hommes et les femmes. Et personnellement, je me sentais capable d’aller très loin. Je pense que cela vient en grande partie de mon éducation qui a conditionné cette vision.

Mais j’ai découvert que ce n’est valable que jusqu’à un certain point d'évolution de carrière : pour accéder à des postes à responsabilité, c’est plus complexe. Je considère à la fois avoir beaucoup travaillé pour obtenir ma place mais aussi d’avoir eu la chance de rencontrer les bonnes personnes (hommes ou femmes) qui m'ont permis d’accéder à ces postes-clés. J’ai souvent croisé des femmes dirigeantes dans ma vie professionnelle, ce n’est peut-être pas un hasard.

Pour parvenir à ces postes-clés, il faut donc déjà que les femmes se représentent dans les postes à responsabilité et qu’elles se sentent légitimes. Et ensuite, qu’on leur donne les conditions d’accéder à cette place. Pour la génération qui arrive, qui a été éduquée différemment, le chemin vers la parité va s’accélérer.

Quels moyens voyez-vous pour agir sur ces deux éléments, à savoir la capacité des femmes à se représenter dans les postes clés et la capacité des acteurs déjà présents à leur laisser la place ?

TdF : Bien suivre les potentiels dans l'entreprise est extrêmement important. Les managers ont un rôle central pour identifier les profils capables de monter dans des fonctions à hautes responsabilités quel que soit leur genre, pour faciliter le dialogue et pour encourager les femmes à prendre ces postes. Ce sont souvent les managers qui permettent aux collaborateurs et collaboratrices de se sentir capables et d'être rassurés sur leurs craintes.

Des craintes par ailleurs très souvent matérielles ou organisationnelles. Elles concernent bien souvent la gestion de la vie privée et de la vie professionnelle, notamment quand on a des enfants, la capacité à porter des responsabilités en plus de la charge mentale personnelle. L'entreprise a un rôle à jouer pour écouter, détecter, rassurer et accompagner les hauts potentiels féminins grâce à des programmes d'accompagnement, de mentorat et de détection de potentiels.

Cet engagement des entreprises passe aussi par l'égalité salariale entre femmes et hommes. L’égalité salariale positionne les femmes différemment dans l'entreprise et les encourage par la suite à revendiquer des augmentations et des promotions. Car la réalité est encore là : les femmes revendiquent moins que les hommes, donc il faut les pousser à se valoriser. Il y a encore de véritables efforts à fournir.

À La Tribune, où en est la parité ?

TdF : Nous avons autant de journalistes féminines que de journalistes masculins, voire un peu plus de femmes. Le COMEX est majoritairement féminin. Nous avons un point d’attention à garder un équilibre pour ne pas arriver dans la situation inverse, à savoir une sous-représentation des hommes dans nos effectifs et au COMEX.

L’enjeu de la parité reste cependant bien réel dans les colonnes du journal. Nous sommes guidés par l'actualité, mais il s’agit de s'assurer que cette actualité permette une véritable représentativité de la société et de l'économie française. Alors que le CAC 40 n’est représenté que par trois femmes, il faut aller chercher des femmes dirigeantes dans les ETI et les PME. C'est un effort pour nos journalistes et lors de nos événements de pouvoir mettre en valeur des profils de femmes qui dirigent et ont des modèles d'entreprises performantes.

Notre sujet a aussi été de travailler sur l'égalité salariale et nous avons fait de réels progrès sur ce point depuis trois ans. De même, nous bataillons toujours sur des enjeux d’environnement de travail comme le sexisme ou l'âgisme.

Et dans les médias en général, quelle est la situation ?

TdF : Les pratiques dans les médias varient beaucoup. Par exemple, le New York Times s'efforce de sourcer autant de femmes que d’hommes, en expliquant que s’appuyer principalement sur des sources masculines introduit un biais dans l’information. C’est probablement l’exemple le plus marquant. Globalement, les médias ont fait des progrès notables en matière de parité hommes-femmes.

Cependant, la diversité socio-culturelle reste un enjeu majeur où des avancées significatives sont encore nécessaires. Un autre point important est par exemple de mieux représenter la jeunesse dans les médias plutôt que des figures plus âgées, considérées comme des références.

Enfin, il reste encore du chemin à parcourir pour éviter l’hypersexualisation des femmes dans les images. Dans les médias traditionnels, comme la télévision ou la presse écrite, cette hypersexualisation reste courante, car cela attire plus d’audience ou vend davantage. Pendant longtemps, on voyait aussi peu de femmes âgées en couverture. Ces pratiques évoluent, mais lentement. Les réseaux sociaux accélèrent la tendance et forcent les médias traditionnels à progresser sur cette question de représentativité.

Quels sont pour vous les obstacles restants ?

TdF : L’obstacle principal reste la perception que les femmes ont de ces postes. Beaucoup s’imaginent que cela exige des sacrifices insurmontables, alors qu’il est possible de trouver un équilibre. Le mythe de la femme qui travaille et ne voit plus ses enfants n’a plus lieu d’être. Aujourd’hui, on peut réussir professionnellement tout en conservant du temps pour sa famille. Cela demande des ajustements, mais c’est tout à fait faisable.

Je réalise qu’il faut encore énormément communiquer et partager des parcours de femmes qui accèdent à des postes de direction tout en gérant leur vie personnelle et en s’épanouissant. Cela permet de déconstruire l’image de la femme dirigeante rigide, qui doit être dure et se conformer à un certain mode de management des équipes.

Aujourd’hui, une nouvelle génération de dirigeantes émerge, plus naturelles, imparfaites et bienveillantes, sans craindre d’être perçues comme laxistes. Notre rôle est de parler de ces parcours pour inspirer celles qui n’osent pas encore se lancer et prétendre à ce type de postes et de métiers. Il est essentiel de montrer qu’avec de la sororité et du soutien au sein de l’entreprise, ces ambitions sont réalisables.

Pouvez-vous nous parler du palmarès des Lauréates ?

TdF : L'idée derrière ce projet était de montrer que les femmes qui réussissent viennent de divers horizons et qu’il n’existe pas un parcours typique. Dans le monde de l’entrepreneuriat, de nombreuses trajectoires sont possibles et, contrairement à d'autres palmarès souvent élitistes, nous voulions valoriser des initiatives des territoires, des projets originaux qui ont un impact sur leur environnement. Le constat a en effet été fait que les femmes lancent majoritairement des projets à impact, motivés par le bien-être des autres ou la cause environnementale. Même dans leurs investissements, elles préfèrent des projets qui profitent à une cause, tout en étant rentables.

Nous avons noué un partenariat avec le magazine Elle car il était insuffisant de parler uniquement au monde économique qui compose notre lectorat. Le magazine Elle a été une évidence, touchant un large public et notamment des femmes en âge de créer leur propre entreprise. Le but était de montrer à ces femmes que, même si elles ne sont pas encore dans ce palmarès, elles peuvent y arriver. Après la publication, nous avons été ravis de voir que de nombreuses femmes se sont senties capables d’être dans ce palmarès, ce qui prouve que nous avons réussi à atteindre notre public cible.

En parallèle, ces femmes entrepreneures ont besoin de financements pour développer leurs projets. Le palmarès permet donc de leur donner une visibilité supplémentaire et de les aider dans leurs démarches. Nous sommes fiers de cette initiative.

L’enjeu du financement de l’entrepreneuriat entre en écho avec celui des revendications salariales pour les salariées d’entreprises...

TdF : Oui, cela demande des qualités similaires à celles nécessaires en entreprise. Que ce soit pour demander un financement, une augmentation ou un poste, il faut une réelle capacité à se mettre en avant et à se valoriser. Cela s'inscrit dans le sujet de l'accompagnement des femmes.

Je pense aussi qu'il est crucial d'ajouter en amont l'éducation financière et budgétaire. Ces compétences doivent être enseignées dès le plus jeune âge. Les jeunes femmes doivent être encouragées à développer leur éloquence, à maîtriser un budget et à savoir demander de l'argent. Cela fait partie de l'éducation de demain. L'entreprise pourra toujours jouer un rôle, mais le socle éducatif est primordial.

Pensez-vous qu'il serait plus pertinent de le développer au niveau des études supérieures, ou bien dès le collège et le lycée ?

TdF : Cela pourrait commencer dès le collège. Par exemple, on pourrait demander aux élèves de troisième ou seconde d'imaginer et de faire fonctionner une association. Ils auraient ainsi à développer une idée, concevoir un projet, créer un outil de gestion de budget et réfléchir à comment obtenir des financements. Ce serait un projet scolaire stimulant, permettant de comprendre les bases de l'entrepreneuriat, que ce soit pour une entreprise ou une association. L'école, aujourd'hui, ne permet pas encore suffisamment d'appréhender le monde de l'entreprise. Il y a bien le stage en troisième, mais il serait intéressant d'intégrer davantage de programmes courts dans le parcours scolaire pour développer leur réflexion et leur capacité à présenter et vendre un projet.

Les médias ont-ils aussi un rôle à jouer en matière d’éducation ?

TdF : Une des conclusions des États généraux de l'information a été que, en tant que médias, nous devons tous travailler pour que les jeunes développent une vision critique de l'information qu'ils reçoivent. Tous les médias doivent, dans les prochains mois, se mobiliser pour y réfléchir. Une des recommandations est de voir comment les médias peuvent être eux-mêmes producteurs de pédagogie pour apprendre à détecter une information crédible et légitime. Ce rôle éducatif est essentiel, surtout face à la manipulation de l'information et la multiplication des contenus et des trends sur les réseaux sociaux.

État, entreprises, médias… Quel est le rôle de chacun pour continuer à avancer sur le chemin de la parité ?

TdF : L’État a déjà bien joué son rôle en mettant en place des dispositifs pour favoriser la parité dans les entreprises. Cela a bien fonctionné et a accéléré la place des femmes dans l'économie. Je suis favorable aux quotas et aux indices d’égalité. Ces dispositifs contraignent certes les entreprises, mais surtout encouragent les bonnes pratiques. Maintenant, c’est aux entreprises de jouer le jeu.

Le monde est composé de 52 % de femmes et cette diversité doit se retrouver dans les entreprises et les médias. La diversité, qu’elle soit hommes/femmes ou autre, favorise l'objectivité de l'information.

Pour un média, la difficulté supplémentaire est de ne pas simplement coller à la vision de son lectorat, mais de trouver un équilibre pour aussi refléter la société dans sa globalité.

Comment les médias peuvent-ils naviguer entre l'équilibre économique, les attentes de leur lectorat et leur mission d'informer de manière ouverte et diversifiée ?

TdF : C’est un vrai défi car, dans une rédaction, on dit souvent que l’information et le lecteur sont au centre de tout. Mais je pense qu'aujourd'hui les lecteurs veulent avant tout comprendre ce qui les entoure. Comprendre, ce n’est pas seulement être d’accord avec ce qu’on connaît déjà, comme sur les réseaux sociaux où l’on se retrouve souvent enfermé dans sa propre image. Les réseaux sociaux renforcent les convictions personnelles : on suit des personnes qui nous ressemblent, on regarde des contenus qui confirment nos opinions. Par exemple, après avoir cherché une bague, on finit par recevoir encore 150 propositions de bagues. C’est frustrant ! C’est un peu comme devenir une pâle copie de soi-même. Au contraire, les médias élargissent la perspective et offrent une vision du monde plus large et plus diversifiée. C’est là leur rôle : ouvrir les horizons et ouvrir à la diversité.

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