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Lenaïg Corson a pratiqué pendant quinze ans le rugby dont dix en équipe de France de rugby à 7 et à XV. En 2023, elle met un terme à sa carrière d’athlète de haut niveau pour se consacrer à l’entrepreneuriat. Elle fonde Rugby Girl Académie, une association qui promeut l'empowerment féminin, l’éducation et l’inclusion par le rugby, ainsi qu’Impact PlayHer, un projet dédié aux team buildings en entreprise à travers le rugby.
Voici quelques extraits de la conversation.
Quel a été votre parcours ?
Lenaïg Corson : Le sport est entré dans ma vie à l’âge de six ans, un tournant décisif pour moi, car j’étais une enfant très timide. Grâce au sport, j’ai appris à prendre confiance en moi. J’ai pratiqué l’athlétisme pendant quatorze ans avant de découvrir le rugby à 20 ans, une discipline que j’ai exercée pendant quinze ans, dont dix au sein des équipes de France de rugby à 7 et à XV.
En 2023, j’ai mis fin à ma carrière sportive pour me lancer dans l’entrepreneuriat. J’ai fondé deux projets : l’association Rugby Girl Académie, qui utilise le rugby comme levier d'empowerment féminin, d'éducation et d’inclusion, et Impact PlayHer, qui recourt au rugby pour organiser des team buildings en entreprise, avec un focus particulier sur la transition écologique.
Pendant votre carrière de sportive, qu'avez-vous remarqué en termes d’égalité et de parité femmes-hommes ?
LC : Au fil du temps, une injustice est devenue de plus en plus flagrante pour moi. Au-delà des salaires, les inégalités de traitement entre l’équipe de France masculine et l’équipe féminine étaient évidentes. Par exemple, le terrain d'honneur était réservé exclusivement aux hommes, tandis que nous devions nous contenter du dernier terrain de Marcoussis (Centre National de Rugby). De plus, nous n’avions pas accès au service de laverie du centre, et c’était à nous de gérer le nettoyage de nos vêtements pendant les sélections.
Mis bout à bout, cela conduisait à une même réflexion : « Si j’étais un homme, ce serait tellement plus simple ! » Pourtant, nous devions constamment prouver notre valeur et obtenir des résultats. On nous répétait que pour faire évoluer les choses, il fallait ramener des médailles. Mais, contrairement aux équipes masculines de l’époque, nous en avions déjà : médailles de bronze en Coupe du Monde en 2014 et 2017, un Grand Chelem en 2016… On nous assurait que nos performances nous donneraient plus de visibilité, mais même avec des résultats, cela ne suffisait pas à faire réellement bouger les lignes. Ces inégalités de traitement sont encore présentes aujourd’hui, bien qu’elles soient réduites, surtout dans le sport de haut niveau.
Et qu’en est-il au niveau des salaires ?
LC : Les écarts de rémunération restent frappants. À notre époque, nous luttions pour obtenir des primes et, aujourd’hui, elles restent encore dérisoires : environ 1 200 € pour une victoire contre l’une des trois meilleures équipes mondiales. Concrètement, la France étant alors 3e, si nous battions alors des équipes comme la Nouvelle-Zélande ou l’Angleterre, nous percevions cette prime. Aujourd’hui, avec la France classée 4e, une victoire contre le Canada, désormais 3e, permet également d’obtenir cette prime. En revanche, les joueurs masculins bénéficient déjà de deux primes avant même de gagner : une pour leur sélection dans le groupe élargi, une autre s’ils figurent sur la feuille de match - et une troisième en cas de victoire. En somme, ils perçoivent trois primes contre une seule pour l’équipe féminine, avec des montants qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers d'euros. Ces inégalités sont toujours présentes, malgré des avancées et une reconnaissance croissante de notre discipline.
Aujourd’hui encore, le rugby reste un sport très largement perçu comme masculin et les inégalités sont toujours visibles, notamment au sein des clubs. Le modèle économique est tout simplement différent. Le constat est simple et forme un cercle vicieux : le rugby féminin bénéficie de moins de sponsors, ce qui réduit sa visibilité, et sans visibilité, il devient difficile d’attirer des sponsors. Cette faiblesse dans les investissements et les sponsorings freine le développement des équipes et, par conséquent, leur performance. Atteindre un haut niveau nécessite les meilleurs entraîneurs et un temps d’entraînement considérable. Or, aujourd’hui, les joueuses doivent souvent privilégier leur emploi pour vivre. Avec 500 €, il est impossible de vivre du rugby, et les choix sont vite faits.
Est-ce spécifique au rugby ou l'ensemble des autres sports est-il touché ?
LC : Je pense que le rugby accuse un plus grand retard comparé à d'autres sports. Si l’on prend l’exemple du tennis, des avancées importantes ont été réalisées, notamment grâce à Billie Jean King qui, dès les années 1970, s’est investie sur la question de l’égalité des sexes, avec sa fameuse "bataille des sexes" en 1973. À cette époque, certains hommes affirmaient que les femmes n’avaient pas leur place dans le sport professionnel, ni la possibilité de percevoir les mêmes primes, estimant qu’elles n’étaient pas assez performantes. Bobby Riggs, un des partisans de cette idée, a même lancé un défi : jouer contre une femme pour prouver sa supériorité. Pourtant, elle l’a battu, réduisant ainsi cette polémique au silence. Depuis ce match, les femmes perçoivent les mêmes primes que les hommes dans les grands tournois, notamment ceux du Grand Chelem. Un véritable progrès et, à l’époque, elle était une pionnière en la matière.
Dans certains sports, comme le tennis, la situation a donc évolué grâce à des pionnières qui ont su faire bouger les lignes. C’est une source d’inspiration. Je me suis beaucoup appuyée sur l’exemple de Billie Jean King pour réfléchir à la manière dont, avec d’autres, nous pouvions faire progresser la professionnalisation des femmes dans le rugby. C’est ainsi que des contrats professionnels ont été mis en place en 2014 pour le rugby à 7, avec des salaires de 1 000 € mensuels. À titre de comparaison, les hommes étaient professionnels depuis 2009 pour le rugby à 7, 1995 pour le rugby à XV. Depuis, nous avons mené des combats aux côtés des syndicats pour obtenir de meilleures rémunérations et conditions, année après année. Les choses avancent, mais rien n’est jamais acquis. Il faut continuer à se battre et dénoncer les injustices. Cependant, ce sont souvent celles directement concernées qui mènent cette lutte.
Heureusement, certains hommes prennent aujourd’hui conscience de ces inégalités et s’engagent pour réclamer une juste rémunération dans le sport. Mais, dans le rugby, je regrette que de grands joueurs ne prennent pas la parole pour nous soutenir. Peu s’expriment pour encourager le public à nous suivre ou simplement pour dénoncer ces écarts de rémunération. Ils observent la situation de leur propre prisme, profitant des revenus générés par la publicité et les sponsors, sans se demander comment ils pourraient contribuer à changer les choses. C’est frustrant, car chacun reste focalisé sur ses propres intérêts, oubliant la solidarité qui devrait unir le monde du sport.
Pourquoi avoir arrêté en 2023 et se lancer dans des projets d’entrepreneuriat ?
LC : J’ai arrêté pour des raisons financières : je ne pouvais plus vivre de ma passion, cela devenait trop compliqué. Une fois cette décision prise, je me suis interrogée sur ce que je pouvais apporter en retour à la société. J’ai en effet eu la chance de recevoir beaucoup, que ce soit dans le sport ou à travers les opportunités qui m’ont été offertes, notamment dans l’entrepreneuriat que je développe aujourd’hui.
On me taquine parfois en disant que la solidarité féminine est un mot à la mode et que la sororité n’est qu’un simple concept.
Mais en réalité, être bien accompagnée, en particulier par des femmes bienveillantes qui ont à cœur de voir les autres progresser, fait toute la différence. J’ai eu la chance de rencontrer des mentors qui m’aident à avancer, et la plupart sont des femmes, bien que quelques hommes jouent aussi ce rôle. Je fais notamment partie du réseau Palatine Women Project, un réseau d’entrepreneuriat féminin. Cet accompagnement m’a aidé à me lancer et à créer deux structures après ma carrière sportive.
La première est la Rugby Girl Académie, une association qui utilise le rugby dans un objectif à la fois éducatif et inclusif. Nous organisons des tournois de rugby féminin, nous intervenons dans les collèges des quartiers prioritaires de la ville (QPV) et organisons des stages de rugby pendant les vacances scolaires, offrant ainsi à de jeunes filles issues de ces quartiers l’opportunité de partir en séjour sportif.
La deuxième structure que j’ai créée est Impact PlayHer. Le concept ici est d’utiliser le rugby comme un levier pour organiser des team buildings et accompagner les entreprises dans leurs dynamiques collectives. Un axe majeur de cette démarche est d’animer des conférences et séminaires autour du collectif et de la transition écologique en entreprise. L’objectif est d’aider les équipes à s’engager concrètement vers plus de durabilité en mobilisant les principes du rugby : le vivre-ensemble, le travail en équipe, l’intelligence collective et le management. Au-delà des questions environnementales, mon approche s’adresse aussi aux entreprises qui font face à des défis internes : difficultés de communication, intégration de jeunes collaborateurs, gestion de crise… J’ai ainsi développé une offre complète pour renforcer la cohésion et améliorer la collaboration au sein des équipes.
Selon vous, quels sont les meilleurs moyens pour continuer à avancer et accélérer sur les questions de parité et d’égalité femmes-hommes ?
LC : L’implication des hommes est essentielle. Ils doivent être à nos côtés, bien plus qu’ils ne le sont actuellement. L’égalité femmes-hommes ne concerne pas uniquement les femmes, c’est un combat qui doit être porté par tous. Pourtant, il existe encore des résistances, notamment sur la question salariale. Beaucoup craignent que la réduction des écarts signifie une baisse de leurs propres rémunérations. Cette logique est un frein majeur.
À mon sens, une approche efficace consiste à les confronter à une réalité plus personnelle. Je leur pose souvent cette question : si vous aviez une fille, accepteriez-vous qu’elle soit payée 30 à 40 % de moins que son homologue masculin ? Cette prise de conscience est fondamentale.
Dans le rugby, j’aimerais également voir des figures emblématiques du sport, comme Antoine Dupont, Grégory Alldritt ou Thomas Ramos, prendre publiquement la parole pour dénoncer ces inégalités. Nous avions proposé que les joueurs masculins reversent seulement 5 % de leurs primes aux joueuses, ce qui aurait constitué un changement significatif. Malheureusement, cette proposition a été rejetée. Ce scénario est récurrent : ceux qui bénéficient de privilèges ont du mal à envisager d’en céder une partie. Cependant, le sujet est de plus en plus abordé, ce qui laisse espérer des avancées.
Avec la Rugby Girl Académie, vous mentionnez que le sport joue un rôle éducatif et inclusif. Pouvez-vous en dire plus ?
LC : Plus on pratique le sport jeune, plus on développe sa confiance en soi. Cela aide à oser, à ne pas se poser trop de questions. Quand j’interviens dans les collèges, notamment en quartiers populaires, j’entends souvent des filles me dire : « On peut être une fille et jouer au rugby ? ». Je leur montre mes photos et je leur dis : « Bien sûr ! Et demain, ce pourrait être toi ». Il est crucial que les sportifs s’engagent davantage sur le terrain, aillent à la rencontre des jeunes et partagent leur expérience dans les établissements scolaires ou les clubs sportifs. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles j’ai créé l’Académie : pour inspirer les jeunes, en particulier les filles, et leur montrer qu’elles ont leur place, qu’elles peuvent dépasser leurs limites et s’épanouir grâce au sport. Le rugby, en particulier, transmet des valeurs fortes : l’entraide, le respect, l’esprit d’équipe. Dans une société de plus en plus individualiste, c’est fondamental.
Le mentoring joue également un rôle essentiel, et je l’ai moi-même constaté dans mon parcours : il m’a permis de franchir des étapes importantes dans mon parcours entrepreneurial. Aujourd’hui, avec l’Académie, nous avons la chance de pouvoir compter sur des personnes qui offrent de leur temps pour accompagner des jeunes filles dans leur projet professionnel. Cela inclut des aspects concrets comme la rédaction d’une lettre de motivation, la préparation à un entretien, et plus largement l’acquisition de compétences pour leur avenir.
Ce suivi représente une véritable valeur ajoutée, notamment parce qu’il s’inscrit dans la durée : nous accompagnons les jeunes filles tout au long de l’année, et pas seulement lors d’une intervention ponctuelle. De notre côté, cela nous permet aussi de suivre leur progression et d’adapter notre approche pédagogique en fonction de leurs besoins. Et nous voyons concrètement l'impact que cela a sur elles.
Aujourd’hui, nous avons besoin de créer des synergies pour avancer. Nous collaborons avec Règles Élémentaires sur les questions de précarité menstruelle, avec des nutritionnistes pour sensibiliser aux bonnes pratiques alimentaires, et avec l’Académie du Climat pour aborder les enjeux environnementaux. C’est en unissant nos forces que nous aurons un impact plus large et durable sur les jeunes générations.
Pour en savoir plus sur les actions de Rugby Girl Académie, consultez le site internet de l’association : www.rugbygirlacademie.com.
Les engagements de Lenaïg Corson sont également consultables en ligne : www.lenaig-corson.fr.