Parité
13 min

Parité en Portraits #17 : Valérie Vesque-Jeancard

Pour ce 17e épisode de notre série « Parité en Portraits », nous rencontrons Valérie Vesque-Jeancard.
Auteur
Anaïs Jardin
Publié le
3/4/2025

Pour ce 17e épisode de notre série « Parité en Portraits », nous rencontrons Valérie Vesque-Jeancard, dont le parcours témoigne d’une rare capacité à conjuguer engagement public, pilotage stratégique et ouverture internationale. 

Diplômée de l’École polytechnique, de l’Ecole nationale des Ponts et Chaussées et de l’École d’économie de Paris, elle a débuté à la Banque mondiale sur des projets d’aide au développement en Amérique latine, avant de rejoindre le ministère de l’Économie puis la Cour des comptes. Elle poursuit son engagement au sein de grandes institutions culturelles publiques, parmi lesquelles la Bibliothèque nationale de France, le ministère de la Culture ou encore la Réunion des Musées Nationaux – Grand Palais. En 2018, elle rejoint VINCI Concessions comme Directrice déléguée de VINCI Airports, où elle pilote les activités aéroportuaires en France, au Chili et en République dominicaine. Depuis 2021, elle est également Présidente de VINCI Railways, en charge des projets ferroviaires du groupe. Son parcours, jalonné de rencontres décisives et d’opportunités saisies, reste guidé par un même fil directeur : contribuer à des projets porteurs de sens et d’intérêt général.

Voici quelques extraits de la conversation.

Votre parcours vous a menée du développement international à la direction d’aéroports et de lignes ferroviaires. Comment s’est construit ce chemin singulier, entre secteurs et continents ?

Valérie Vesque-Jeancard : J’ai une formation d’ingénieure et d’économiste, qui m’a donné une base solide pour explorer des univers très variés. Mais s’il y a un fil conducteur dans ce parcours, c’est sans doute la volonté de contribuer à l’intérêt général, sous différentes formes.

J’ai commencé à la Banque mondiale, à Washington, comme consultante sur des projets d’infrastructures de transport, notamment en Afrique. J’évoluais dans un environnement très international, au sein d’équipes pluridisciplinaires. Mes missions, très concrètes, ont renforcé mon goût pour l’aide au développement et pour les projets de développement structurants.

J’ai ensuite rejoint le ministère de l'Économie, où j’ai passé sept ans. Mon premier poste a eu pour axe central l’aide au développement. J'ai mené de nombreux projets, en particulier en Amérique latine. Sur les deux postes que j’ai occupés ensuite, j’ai accompagné des entreprises françaises à l’international en sécurisant leurs financements, en les protégeant contre les risques politiques ou les variations de change, ou encore en soutenant des PME dans leur prospection de marchés étrangers. Ces fonctions m’ont permis de collaborer avec des entreprises privées et des gouvernements internationaux tout en restant au cœur de l’administration publique française.

Puis j’ai choisi de rejoindre la Cour des comptes où j’ai passé un peu plus de quatre ans à auditer des administrations et des établissements publics. C’est un poste qui forme l’analyse, mais j’ai rapidement ressenti le besoin de me rapprocher de l’opérationnel : en tant qu’auditeur, on repère ce qui fonctionne, mais aussi ce qui pourrait être amélioré. Cela m’a donné envie de passer à l’action pour mettre en œuvre des solutions concrètes.

Pour ce passage à l’action, vous choisissez le secteur culturel. Pourquoi ce changement de cap ?

VVJ : C’est presque un concours de circonstances, mais il s’est imposé avec une forme d’évidence. Je cherchais à rejoindre un établissement public qui me permette de conjuguer responsabilités opérationnelles concrètes et réflexion stratégique à moyen terme. Je prospectais alors dans des institutions proches de mes domaines de prédilection, comme l’IGN, lorsqu’une opportunité s’est présentée à la Bibliothèque nationale de France (BnF) - un univers qui m’était jusqu’alors étranger. J’ai eu un véritable coup de cœur professionnel pour l’équipe en place, notamment pour son président et sa directrice générale d’alors. J’y ai passé quatre années passionnantes, marquées par des projets ambitieux : le développement de Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF, et le lancement du chantier de rénovation du site historique de Richelieu.

J’ai ensuite rejoint le ministère de la Culture, que dirigeait alors Frédéric Mitterrand, comme secrétaire générale adjointe. Je pilotais les directions régionales, suivais les établissements publics et encadrais plusieurs politiques transversales, dont l’enseignement supérieur. J’ai également porté les premiers travaux sur l’ouverture des données publiques au moment où l’État mettait en place Etalab, ainsi que la démarche de développement durable du ministère.

C’est à ce moment-là que le président de la Réunion des musées nationaux – Grand Palais, m’a proposé d’en être la directrice générale déléguée. Ma première mission a été de piloter la fusion entre les deux entités, avec l’ambition de construire un projet stratégique porteur de sens. J’y ai vécu des années particulièrement stimulantes : au Grand Palais, nous avons monté des expositions majeures, comme celles sur Hopper, Vélasquez ou Niki de Saint-Phalle, mais aussi accueilli des événements plus commerciaux — foires d’art, défilés de mode, concerts — avec toujours le souci de garder le lieu accessible, vivant et ouvert à tous.

Je supervisais également la gestion d’une douzaine de musées nationaux, d’une maison d’édition, des expositions itinérantes, des visites-conférences, d’une agence photographique et un important réseau de librairies-boutiques, qu’il fallait structurer, développer et rendre viable. C’était un exercice d’équilibre entre une culture administrative très ancrée et des enjeux de fréquentation, de modèle économique et d’expérience visiteur de plus en plus présents. Enfin, j’ai contribué au lancement du grand chantier de rénovation du Grand Palais.

Et après ce long parcours dans le secteur public, vous rejoignez VINCI Concessions. Ce passage vers le privé représentait-il une rupture, ou s’inscrivait-il dans la continuité de votre trajectoire ?

VVJ : Le choix de rejoindre VINCI Concessions a pu surprendre. Mais après vingt-cinq ans dans le secteur public, j’avais envie de découvrir le secteur privé — et j’ai vécu ce changement comme une vraie continuité. J’y ai retrouvé des enjeux très concrets, une vision de long terme, et cette articulation entre stratégie et terrain que j’avais déjà beaucoup appréciée dans mes fonctions précédentes.

J’ai eu la chance que le directeur général de VINCI Concessions et le PDG de VINCI fassent ce pari un peu atypique. Mais en réalité, j’étais déjà familière des projets d’infrastructures et de l’international, depuis mes premières expériences à la Banque mondiale, puis au ministère de l’Économie. Et les compétences développées dans le secteur culturel étaient facilement transposables : gestion de flux de visiteurs, pilotage de projets immobiliers, montage de concessions, développement du retail, amélioration de l’expérience client… autant d’enjeux que l’on retrouve dans un aéroport.

Depuis 2018, je suis en charge de plusieurs aéroports au sein de VINCI Airports, en France, au Chili et en République dominicaine. Et depuis 2021, je pilote également les concessions ferroviaires du groupe, via VINCI Railways. Ce sont des environnements exigeants mais passionnants, qui mobilisent des savoir-faire multiples — techniques, humains, logistiques — et qui, à leur manière, participent à un projet d’intérêt général.

Lors de votre carrière, avez-vous été confrontée à des freins du fait d’être une femme ?

VVJ : J’ai évolué dans des univers très masculins, mais honnêtement, je n’ai jamais ressenti de frein dans les opportunités qui m’ont été proposées. Au contraire, les hommes avec lesquels j’ai travaillé — et notamment mes présidents dans le secteur culturel — tenaient à composer des équipes de direction paritaires et à former des binômes complémentaires.

Dans mon premier poste au Ministère de l’Economie, j’ai eu deux supérieures hiérarchiques, ce qui a joué un rôle important. Ces figures féminines m’ont donné des repères, et sans doute permis d’intérioriser très tôt l’idée qu’il était naturel, pour une femme, d’occuper des postes à responsabilité. Je ne me suis jamais fixé de limites à ce sujet.

En revanche, j’ai constaté que d’autres femmes pouvaient s’autocensurer. J’ai été frappée, par exemple, de voir certaines renoncer à une évolution professionnelle au moment où elles envisageaient d’avoir un enfant. Pour moi, c’est à l’entreprise de s’organiser. J’ai eu trois enfants — deux au ministère de l’Économie, un à la Cour des comptes — et cela ne m’a jamais empêchée d’avancer dans ma carrière.

Pensez-vous qu’il existe un leadership au féminin ?

VVJ : Nous sommes avant tout des individus, avec une grande diversité de personnalités et de styles de management. Mais je crois qu’il existe, chez de nombreuses femmes, une manière un peu différente d’exercer le leadership.

Il me semble que nous accordons souvent davantage d’attention à l’écoute et à la recherche du consensus. J’essaie toujours de croiser les points de vue avant de décider, et je pense que cette sensibilité à la pluralité des perspectives est une force. Ce n’est pas propre aux femmes, mais on la retrouve peut-être plus souvent chez elles.

De même, je pense que les femmes se placent moins spontanément dans un rapport de force. Personnellement, je suis animée par l’idée de faire œuvre commune : fédérer une équipe autour d’une vision partagée, permettre à chacun de contribuer, de se sentir impliqué et reconnu. Je suis convaincue qu’on peut arriver à d’excellents résultats de cette manière et j’espère qu’à terme, certains modes de fonctionnement plus rigides ou hiérarchiques trouveront leurs limites.

Comment contribuez-vous concrètement à faire progresser la parité au sein de VINCI Concession ?

VVJ : J’ai eu l’occasion de parrainer deux jeunes femmes dans le cadre d’un programme de mentoring interne qui en est aujourd’hui à sa troisième édition. C’est un outil puissant pour renforcer la confiance en soi, mieux comprendre les mécanismes de progression et affirmer sa place dans l’entreprise. Il s’adresse à des collaboratrices appelées à occuper des fonctions à responsabilités. Il se compose de huit séances confidentielles, où tous les sujets peuvent être abordés — y compris l’équilibre entre vie professionnelle et personnelle.

Ce qui m’a frappée, c’est la manière dont beaucoup de femmes s’auto-limitent. Elles ont tendance à vouloir "cocher toutes les cases" avant de se sentir légitimes à postuler ou à évoluer. Chez les hommes, cette exigence de perfection est souvent moins marquée. J’essaie de transmettre l’idée que la légitimité vient aussi avec l’expérience : c’est en occupant une fonction qu’on acquiert les compétences nécessaires. Après tout, “la fonction fait l’homme”. Je n’ai par exemple plus cette appréhension.

J’ai aussi observé une différence dans la façon d’aborder le réseau. Les hommes se positionnent plus facilement, savent se rendre visibles et entretenir des liens utiles au sein de l’entreprise. J’ai donc veillé à mettre en relation mes mentorées avec d’autres dirigeants, pour les aider à élargir leur réseau et gagner en visibilité. Car souvent, les opportunités se jouent là : il faut que les gens pensent à vous au bon moment.

Enfin, je suis convaincue que pour progresser, il est crucial de bien comprendre la culture de l’entreprise et ce qui y est valorisé pour se former en conséquence et ainsi être plus agile et répondre aux besoins de l’entreprise.

Ce que j’aime particulièrement dans le mentoring, c’est que l’échange est réciproque. Les questions que posent les mentorées nous amènent à réfléchir sur notre propre parcours. Ma première mentorée, qui était membre du comité de direction d’un aéroport, s’apprête aujourd’hui à prendre la direction générale d’un autre actif. C’est une grande fierté.

Quels sont les autres dispositifs mis en place pour atteindre l’égalité hommes-femmes à VINCI Concessions ?

VVJ : VINCI Concessions accorde une attention croissante à la parité, dès le recrutement. Lorsqu’un poste est à pourvoir, la short list de candidats doit systématiquement refléter un équilibre entre hommes et femmes. Ce principe simple change déjà beaucoup de choses dans les réflexes et les pratiques.

De plus, nous aidons les filles et les femmes à se projeter dans les différents métiers du groupe. Par exemple, la branche ferroviaire accueille régulièrement des classes de collégiens pour leur faire découvrir les métiers du rail, à travers des applications concrètes de leurs cours de mathématiques ou de physique. Ce type d’initiative montre que l’intérêt pour ces sujets n’a rien à voir avec le genre : les filles s’y projettent tout autant que les garçons, à condition qu’on leur en donne l’occasion.

Enfin, nous avons mené un travail autour des rôles modèles, notamment à travers une série de courts-métrages pilotés par notre directrice de la communication. Ces films mettent en lumière des femmes occupant des fonctions où elles sont encore minoritaires : pompiers d’aéroport, responsables de maintenance ferroviaire, agents de piste… Ces portraits sont précieux pour déconstruire les stéréotypes et permettre à d’autres femmes de s’imaginer dans ces métiers. Montrer que c’est possible, c’est déjà ouvrir la voie.

Quels sont selon vous les meilleurs moyens pour atteindre la parité ? Quels sont les principaux obstacles ?

VVJ : Le premier enjeu, c’est de convaincre les filles que les sciences et la technique leur sont pleinement accessibles et qu’elles peuvent s’y épanouir. Le faible nombre de femmes dans le BTP aujourd’hui est directement lié au faible nombre de jeunes femmes en classes préparatoires scientifiques et en écoles d’ingénieurs. À l’heure des grandes transitions — écologique, énergétique, numérique — on constate un recul des filles dans ces filières alors qu’elles devraient au contraire les attirer. Il y a tant à faire pour être utile à la société. Il faudrait aussi encourager plus systématiquement les stages dans des environnements majoritairement masculins, dès la troisième ou la seconde.

Les rôles modèles jouent ici un rôle central. Les deux femmes qui ont été mes supérieures hiérarchiques au ministère de l’Économie m’ont montré, simplement, que tout était possible.

D’autres figures, comme Marie Curie, m’ont donné envie de m’engager dans les sciences. Plus généralement, il faut redécouvrir et réhabiliter les contributions des femmes, trop souvent éclipsées de l’histoire ou reléguées au second plan, pour permettre aux générations futures de s’identifier à des parcours inspirants.

Enfin le soutien des hommes est important. Ceux avec qui j’ai travaillé ne m’ont jamais renvoyé au fait que j’étais une femme. Aujourd’hui, beaucoup sont pleinement conscients que la parité est un enjeu clé pour la performance des organisations, pour leur capacité à refléter la société et à attirer les talents.

Finalement, les femmes doivent se dire qu’elles peuvent tout faire. En fait, il faudrait même qu’on en fasse encore plus, notamment en s’engageant en politique. Si on veut changer de paradigme dans un monde qui va droit dans le mur, je pense qu’on a besoin de notre vision : une vision plus inclusive, plus respectueuse de la nature et des humains.

Les attentes des nouvelles générations vis-à-vis du travail évoluent. En quoi cela change-t-il, selon vous, la manière de penser l’égalité et la diversité en entreprise ?

VVJ : Je constate effectivement l’émergence d’une nouvelle génération, aussi chez les jeunes hommes, qui abordent le travail différemment. Ils aspirent à un meilleur équilibre entre vie professionnelle et personnelle, adoptent des modes de fonctionnement plus collaboratifs et se détournent des logiques de rapports de force. Ils veulent s’investir dans des projets qui ont du sens, qui résonnent avec leurs convictions.

Ce qui frappe aussi, c’est l’importance croissante des préoccupations environnementales. Les jeunes générations - qu’ils soient homme ou femme - attendent des entreprises qu’elles prennent leurs responsabilités. Ils veulent contribuer à des solutions concrètes, dans des structures qui ne se contentent pas de discours, mais s’engagent vraiment à limiter leur impact écologique et à faire partie de la solution.

Dans ce contexte, tout autant que la parité, je suis convaincue que la diversité au sens large est une richesse pour l’entreprise. Diversité des parcours, des formations, des origines… Cela permet de sortir des approches trop formatées, de croiser les regards, et de faire émerger des solutions plus adaptées à la complexité des défis que nous devons relever. Plus l’environnement évolue, plus nous avons besoin de cette pluralité pour inventer des réponses durables.

Existe-t-il une spécificité française dans le traitement des questions de parité ? La France est-elle plus mature que d’autres pays ?

VVJ : Travaillant principalement avec l’Amérique latine, j’ai pu constater que les femmes occupent des postes de responsabilité dans plusieurs pays de la région et que celles-ci jouissent d’un grand respect. En République dominicaine, au Chili ou au Costa Rica, j’ai souvent eu des interlocutrices de haut niveau.

La France a engagé assez tôt une politique volontariste en matière de parité, ce qui n’est pas encore inscrit de la même manière dans les cultures de tous les pays. Dans certains pays, encore peu de femmes occupent des fonctions dirigeantes comme au Japon.

Chez VINCI, nous avons défini une politique claire et affirmée en faveur de l’égalité femmes-hommes, avec une volonté d’agir dans tous les pays où le groupe est présent. Cela passe notamment par l’instauration d’un socle social commun, qui comprend des droits essentiels comme le congé maternité, les congés parentaux ou encore des dispositifs d’aide en cas d’accident. Ce sont des mesures considérées comme allant de soi en France, mais qui ne sont pas toujours la norme ailleurs. Il est important pour nous d’offrir partout un cadre protecteur et équitable, en cohérence avec nos valeurs.

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