Parité
13 min

Parité en portraits #18 : Marion Waller

Marion Waller est notre 18e « Parité en Portraits ». Directrice générale du Pavillon de l'Arsenal.
Auteur
Juliette Podglajen
Publié le
17/4/2025

Marion Waller est notre 18e « Parité en Portraits ». Directrice générale du Pavillon de l'Arsenal, son parcours allie engagement politique aux échelles de Paris et du Grand Paris et une passion pour l'urbanisme et la philosophie. Dans son témoignage, elle défend une approche multiscalaire des leviers pour atteindre la parité et l’égalité femmes-hommes, mettant en lumière l'importance des actions individuelles tout autant que celles des entreprises, des collectivités et de l'État.

Marion Waller entre dans le secteur public et la politique à l’occasion de la campagne municipale d’Anne Hidalgo en 2014. Elle travaille pendant neuf ans à la Ville de Paris, d’abord au cabinet de Jean-Louis Missika, alors adjoint à l’urbanisme et au Grand Paris, puis au cabinet de la maire sur les sujets d’architecture, de patrimoine, d’espace public et… d’affaires funéraires. En février 2023, elle devient directrice générale du Pavillon de l’Arsenal, le Centre d'information, de documentation et d'exposition d'urbanisme et d'architecture de Paris et de la métropole parisienne. Elle annonce début 2025 sa candidature à la primaire socialiste pour la mairie de Paris en vue des élections de 2026. 

Voici quelques extraits de la conversation.

Quel a été votre parcours ?

Marion Waller : J’ai une double formation en urbanisme et en philosophie, suivie à Sciences Po, à la Sorbonne, puis à l'École Normale Supérieure. Après une année d’études et de stages aux Philippines, je suis entrée dans le secteur public et la politique par la porte de la campagne municipale d’Anne Hidalgo en 2014. Étudiante en affaires urbaines à l’époque, j’ai pris l’initiative de contacter l’équipe de campagne. Après l’élection, j’ai rejoint l’Hôtel de Ville tout en poursuivant mes études.

J’ai ainsi passé six années au cabinet de Jean-Louis Missika, adjoint à l’urbanisme et au Grand Paris. En 2020, j’ai de nouveau pris part à la campagne municipale, avant d’intégrer le cabinet de la Maire de Paris, cette fois sur les questions d’architecture, de patrimoine, d’espace public… et même d’affaires funéraires. En février 2023, j’ai été nommée directrice générale du Pavillon de l’Arsenal.

En parallèle, j’ai toujours tenu à garder une activité intellectuelle, en dehors du service public et de la vie politique. J’ai longtemps enseigné, et j’ai écrit deux ouvrages : Artefacts naturels, un essai philosophique, et Redonner une place à nos morts.

Le Pavillon de l’Arsenal a fermé depuis peu pour travaux. Quels sont les projets pour les deux années à venir ?

MW : En ce moment, nous sommes « hors les murs » : toutes nos expositions et nos événements ont lieu en dehors de notre site. Cela représente une formidable opportunité car lorsqu’on a un lieu à soi, tout est maîtrisé et confortable.

Sortir de cette zone de confort nous oblige à repenser notre manière de faire, implique de travailler avec de nouveaux partenaires, de s’adapter à de nouveaux contextes, de revoir nos formats d’expositions ou d’événements. Ce changement est bénéfique pour une structure comme la nôtre qui existe depuis plus de trente ans et qui est fortement identifiée à un lieu. Il permet un recentrage sur nos missions. Notre vocation est la démocratisation de l’architecture, ce qui peut se faire aussi bien dans l’espace public, dans un parking que dans un musée. Nous avons actuellement deux expositions en cours : l’une sur les lieux sacrés, installée dans l’ancien parking sous la cathédrale Notre-Dame de Paris, et une autre, Materia, dédiée aux matériaux écologiques, présentée à Césure dans le 5e arrondissement.

Ce fonctionnement hors les murs nous permet par ailleurs de mieux embrasser le Grand Paris. Par exemple, en juin, nous ouvrirons une exposition sur l’école idéale aux Magasins Généraux à Pantin. À Montreuil, nous proposerons une exposition en plein air intitulée Capitale agricole, déjà présentée au Pavillon, qui retrace l’histoire agricole du Grand Paris.

Tout cela est rendu possible grâce à un très bon réseau de partenaires. C’est ainsi que nous trouvons des lieux et que nous continuons à faire vivre nos projets, autrement.

Comment avez-vous appréhendé les enjeux de parité et d'égalité femmes-hommes dans votre parcours ?

MW : J’ai toujours été très sensibilisée à ces sujets. Je ne saurais pas vraiment expliquer pourquoi, mais le féminisme a toujours été très présent, que ce soit dans mes études ou dans mes expériences professionnelles.

Quand je suis arrivée dans le monde du travail, j’étais donc déjà attentive à ces questions. À mes débuts, l’un de mes livres de chevet était En avant toutes de Sheryl Sandberg. À l’époque, elle travaillait encore chez Facebook – une période où l’entreprise se voulait pionnière en matière de parité.

Ce livre disait des choses qui peuvent paraître évidentes, mais qui restent essentielles : une femme doit oser demander une augmentation ou une promotion, elle doit oser s’asseoir à la table en réunion et ne pas rester en retrait… C’est avec cette approche que je suis entrée dans la vie professionnelle. J’ai souvent demandé des augmentations ou des promotions, et j’ai toujours encouragé les femmes autour de moi à faire de même. À cet égard, les réseaux de femmes, qu’ils soient formels ou informels, sont des ressources précieuses. Beaucoup le disent : seule, on ne tient pas. Et dans les moments de doute – quand on ne sait plus très bien si une situation est « normale » ou non – le regard et l’expérience des autres permettent d’y voir plus clair. C’est pourquoi j’ai toujours saisi les occasions de rejoindre des réseaux, et j’y ai rencontré des femmes formidables. Pour moi, c’est une conviction profonde : il faut créer de la solidarité, se soutenir, s’écouter, se conseiller, se transmettre ce qu’on a appris.

J’ai eu la chance, à l’Hôtel de Ville, d’évoluer dans un environnement où les femmes occupaient des postes importants, et ce déjà dès la période Delanoë. Cela invite à un fonctionnement en réseau et a un effet d'entraînement non négligeable : dans les contextes où des femmes accèdent à des positions de pouvoir, d’autres ont envie de les rejoindre. Dès mes débuts professionnels, j’ai eu la chance d’être entourée de femmes plus expérimentées, vers qui me tourner en cas de doute ou face à des situations difficiles – y compris des cas de harcèlement sexuel. Dans ces moments-là, leur présence a été essentielle. Car, malheureusement, les institutions ne peuvent pas toujours être présentes de façon suffisante, et c’est souvent le soutien d’autres femmes qui fait la différence.

Travailler pour une femme, comme Anne Hidalgo, a aussi été une expérience très forte. C’était pour moi la première fois que j’avais une cheffe femme et je souhaite à chaque femme de connaître cette situation un jour. Ce n’est pas une question de manager « mieux » ou « moins bien », c’est simplement une autre façon de faire. Il y a quelque chose de profondément libérateur : cela casse l’idée qu’il faudrait forcément s’adapter aux codes masculins. Sans tomber pour autant dans des généralisations, cela montre qu’on peut réussir en restant soi-même, sans avoir à calquer ses comportements sur un modèle unique.

Quels ont été les enjeux spécifiques à votre engagement politique, dernièrement avec l’annonce de votre candidature à la primaire socialiste pour la mairie de Paris ?

MW : Je pense sincèrement que certaines réactions n’auraient pas été les mêmes si j’avais été un homme. Beaucoup de personnes ont par exemple pensé à une manipulation, se disant que ce n’était pas mon initiative, qu’il y avait quelqu’un derrière moi – un homme, forcément – qui tirait les ficelles. C’est assez fascinant et révélateur de voir que le premier réflexe pour certains a été de chercher qui était derrière, allant jusqu’à appeler des hommes de mon entourage pour leur demander : « C’est toi qui as lancé Marion ? ».

Quand on est une jeune femme dans cette configuration, la question de la légitimité revient sans cesse. Il faut apprendre à apprivoiser ce doute permanent, à avancer malgré lui, à tracer sa route. Ma nomination au Pavillon de l’Arsenal m’avait déjà confrontée à ce défi : devoir faire ses preuves, s’imposer dans un environnement où certains vous regardent avec scepticisme. Ce n’était pas le même niveau de visibilité médiatique, mais j’en connaissais déjà les ressorts. Dans ces moments-là, il est essentiel de croire en ce qu’on porte… et de bien s’entourer.

Quel est selon vous un des freins principaux à la parité femmes-hommes ?

MW : Ce qui freine encore trop souvent les femmes, ce sont les barrières qu’elles intériorisent. La psychanalyse peut apporter un soutien, mais ce qui reste difficile à accepter, c’est ce sentiment de devoir faire un travail supplémentaire – pour se sentir légitime, oser, prendre sa place – là où certains hommes avancent sans se poser de questions. L’éducation joue un rôle fondamental : les stéréotypes, encore profondément ancrés, expliquent en partie pourquoi les femmes se sentent souvent moins à l’aise sur ces sujets. C’est frustrant : toute cette énergie passée à corriger cette différence d’éducation aurait pu être investie ailleurs. Pour ma part, il y a eu dix ans de cheminement personnel pour dépasser mes blocages. Aujourd’hui, j’ai progressé, et j’en suis heureuse, mais le temps investi ne se rattrape pas.

Vous avez aussi évoqué les réseaux de femmes comme levier. Est-ce que d’autres moyens ont compté pour vous ?

MW : Je pense que la littérature féministe, sous toutes ses formes, est un levier à haut potentiel. Que ce soient des textes plus proches du développement personnel ou des œuvres comme celles de Virginia Woolf, il y a vraiment une richesse dans les styles et les approches. Chacun trouve ses propres sources d’inspiration. L’art et la littérature – et plus généralement tout ce qui relève du sensible et du créatif – peuvent jouer un rôle crucial, tant voir d’autres femmes qui ont osé et expérimenté est puissant.

La peur est toujours présente, et c’est parfaitement naturel. La vraie question est de trouver l’envie et le courage d’avancer malgré cette peur. Pour moi, cette envie prend souvent racine dans des expériences créatives et artistiques.

Au Pavillon de l'Arsenal, comment travaillez-vous sur l’égalité et la parité ?

MW : En tant que directrice, je suis très attentive à ces questions. Aujourd’hui, notre équipe est très féminine et est en grande partie composée de jeunes femmes. Pour moi, c’est une responsabilité que je prends à cœur. Comme certaines d’entre elles démarrent leur vie professionnelle ici, au Pavillon, je souhaite qu’elles l’aient par la suite comme référentiel en tant que lieu de travail où l’on se sent à l’aise et légitime, un lieu où elles sont poussées à prendre leur place.

Le management est une question très personnelle. Pour moi, diriger implique d’être à l’écoute et de chercher des solutions, de ne pas laisser les problèmes s’installer. Si ce n’est pas mon rôle de tout gérer, je dois m’atteler à corriger les éventuelles situations de malaise, en lien avec les personnes concernées. Je suis profondément convaincue de l’importance de la confiance. Ce n’est pas anodin : pour que ce système fonctionne, les personnes doivent croire en elles-mêmes et être autonomes, ce qui n’est pas toujours facile. C’est donc ce modèle que je m’efforce de mettre en place.

Qu’en est-il dans votre engagement politique ?

MW : Actuellement, je suis la seule femme candidate à gauche pour la mairie de Paris. Rien que de le dire, cela semble presque irréel. Il y a cinq hommes en lice : un communiste, un écologiste, un représentant de Place publique, deux socialistes… et moi. Cette candidature est pour moi un acte politique en soi. J’ai 32 ans, et je considère que j’ai tout autant de choses à dire. C’est également, je l’espère, provoquer un effet d’entraînement en donnant envie à d’autres de s’engager, en particulier des jeunes femmes. Aujourd’hui, ces dernières sont souvent mises en avant en tant que militantes ou lanceuses d’alerte : il faut aussi leur donner le pouvoir. C’est ce que je revendique à travers cette candidature.

Je veux porter des propositions concrètes qui améliorent la vie des femmes. Sur ce terrain, Paris doit être à l’avant-garde, y compris lorsque les enjeux ne relèvent pas directement de sa compétence. Prenons l’exemple de l’accès à la PMA ou à la congélation d’ovocytes : les délais actuels sont beaucoup trop longs. Certes, cela dépend des hôpitaux. Mais la Ville peut s’en saisir, interpeller, mobiliser, agir en facilitatrice. Paris peut également montrer l’exemple en matière d’égalité parentale, en instaurant une égalité réelle entre le congé maternité et le congé paternité – d’abord comme employeur, puis en incitant les entreprises à lui emboîter le pas.

Enfin, il y a des sujets qui relèvent directement de la compétence municipale, comme la sécurité dans l’espace public. La police municipale doit être présente pour les femmes, notamment la nuit. Et plus largement, il faut repenser l’aménagement urbain en intégrant pleinement leur perspective : équipements pour enfants, cours d’école, espaces sportifs… Aujourd’hui, les chiffres montrent que ces derniers sont occupés à 80 %, parfois 90 %, par des garçons. Il est temps de rééquilibrer.

Collectivités, entreprises, État… Qui peut – ou doit – encore agir ? Et que reste-t-il à faire selon vous ?

MW : Il reste énormément à faire : les écarts d’accès aux postes à responsabilité restent importants. Parmi les leviers concrets, on évoque encore trop peu l’accès aux modes de garde. Tant que nous ne disposerons pas de solutions satisfaisantes et accessibles à toutes et tous, ce sera encore trop souvent la femme qui restera à la maison après une naissance, parce qu’elle aura son congé maternité. Cela entraîne des effets en cascade qui perpétuent les inégalités.

C’est là que la puissance publique peut intervenir : tout mettre en place pour créer un environnement réellement favorable aux femmes dans le monde du travail et faire en sorte que toutes les entreprises prennent leurs responsabilités.

Ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis est effrayant car cela illustre à quel point les choses peuvent régresser vite et à quel point le monde économique peut évoluer rapidement en fonction des injonctions politiques. Pour cette raison, la politique joue un rôle absolument essentiel : elle doit cranter les avancées.

Quand vous étiez aux affaires funéraires, quelles différences femmes-hommes avez-vous noté ?

MW : Il y a une vraie question à se poser sur qui est mis en valeur dans la mémoire collective et l’espace public, de manière générale, notamment avec les plaques de rue et les statues. Sur ce point, il existe une inégalité flagrante en faveur des hommes. Il serait intéressant d’étudier la question dans les cimetières, pour voir si des tendances similaires existent dans les cimetières historiques comme le Père-Lachaise ou Montparnasse.

Concernant les métiers du funéraire, il y a clairement des clivages. Les fonctions comme fossoyeur ou dans les pompes funèbres restent des métiers assez masculins. À l’inverse, dès qu’on est dans des sphères liées au soin, comme les soins palliatifs, les métiers sont plus féminisés.

Quelles sont les prochaines étapes ?

MW : Il est essentiel de continuer à se battre et à montrer l’exemple, hommes et femmes confondus. La question de la place des hommes dans ces combats est cruciale. Le changement doit être une responsabilité partagée équitablement ; les femmes ne doivent pas en porter seules la charge. C’est l’un des enjeux majeurs d’aujourd’hui.

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