
Formé sur le terrain après un bac en génie civil, José Ramos débute chez Eiffage avant de créer en 2001 Essonne-TP, point de départ d’un groupe qui emploie aujourd’hui 300 personnes. Entrepreneur engagé, il consacre aussi une part importante de son énergie à la vie économique collective : élu consulaire depuis plus de vingt ans, président de la FRTP Île-de-France depuis 2013, il siège également au Bureau du Medef régional.
Voici quelques extraits de la conversation.
Quel a été votre parcours ?
José Ramos : Après un bac en génie civil, j’ai finalement choisi la voie de la formation continue plutôt que de poursuivre un cursus classique d’ingénieur en travaux publics. J’ai ainsi intégré le groupe Eiffage, au sein de sa filiale routière, où je me suis formé pendant près de dix ans. J’y ai alors débuté comme chef de chantier avant de devenir responsable de secteur travaux neufs.
Ensuite, j’ai rejoint une PME en tant que directeur de travaux, avec l’idée d’une reprise potentielle. J’y suis resté cinq ans, mais en 2001, j’ai décidé de créer ma propre structure : Essonne-TP. J’en ai fondé successivement sept autres. Aujourd’hui, mes deux enfants m’ont rejoint : l’un est ingénieur travaux publics en gestion d’études, l’autre responsable matériel, en charge du parc du groupe. Au total, nous comptons environ 300 collaborateurs en Île-de-France et en Champagne-Ardenne.
En parallèle de mon parcours entrepreneurial, j’ai aussi découvert l’accompagnement des entreprises grâce au réseau consulaire, en particulier la CCI Essonne, il y a plus de vingt ans. Progressivement, j’y ai pris des responsabilités et je siège aujourd’hui au Bureau. En 2020, j’ai intégré le Bureau de la CCI Paris Île-de-France aux côtés de Dominique Restino, où je pilote un dossier spécifique lié à l’aménagement du territoire et à la transition environnementale.
C’est ainsi que je me suis rapproché du monde patronal : j’ai intégré le syndicat territorial de l’Essonne et suis devenu président de la FRTP Île-de-France en 2013. J’ai aussi récemment retrouvé un siège au Bureau du Medef Île-de-France.
Mon engagement s’articule ainsi autour de deux volets : l’entrepreneuriat dans les travaux publics, d’une part, et l’appui collectif au service des entreprises et du monde économique, d’autre part.
Pourquoi cet engagement pour le collectif ?
JR : Cela permet de grandir et de développer une réflexion différente. On se rend compte que les difficultés rencontrées par un chef d’entreprise, seul face à son ordinateur et ses fonctions, sont souvent partagées par d’autres. Les échanges peuvent apporter des solutions communes.
Depuis plus de quinze ans, cela m’offre aussi du temps en dehors de l'entreprise. Être patron d’une PME laisse peu de place aux collaborateurs ; en sortir oblige à apprendre à déléguer, à responsabiliser et à fidéliser ses équipes. Quand je ne suis pas présent, mes collaborateurs doivent gagner en autonomie, prendre des initiatives, et cela leur donne une réelle liberté d’action. Certains en ont pleinement bénéficié : l’un a commencé chef de chantier et est aujourd’hui directeur d’exploitation d’une filiale. Et puis, il y a mes enfants, que j’accompagne également. Mes engagements extérieurs me permettent de leur laisser toute leur place, de faire en sorte qu’ils ne soient pas « les fils de », mais que je sois plutôt « le père de mes fils ». Cela change le regard et permet d’instaurer une relation différente.
Enfin, il me paraît essentiel de défendre la place des entrepreneurs dans le monde politique et économique et le respect de leurs réflexions et propositions.
Comment votre réflexion sur la parité femmes-hommes s’est-elle construite ?
JR : Pour moi, la parité est une évidence. Dans certains métiers, on retrouve plus de femmes, dans d’autres davantage d’hommes : c’est une question d’histoire, d'appétence, parfois de culture professionnelle. Dans les travaux publics, certaines fonctions se sont féminisées, d’autres non. La mixité n’est pas seulement un levier de compétences, elle est aussi un facteur de compétitivité, car la multiplicité des regards nourrit la richesse stratégique de l’entreprise.
En revanche, je suis réservé sur l’idée des quotas. Il y a des femmes compétentes et des hommes compétents, mais certains secteurs attirent plus les unes ou les autres. Imposer une répartition stricte me paraît artificiel. L’essentiel est de favoriser une véritable diversité, dans l’entreprise comme dans les organisations patronales, car c’est elle qui fait progresser les collectifs.
Dans le secteur des travaux publics et dans les organisations professionnelles et patronales, observez-vous cette mixité ?
JR : Ce qui compte avant tout selon moi n'est pas l'objectif de parité : nous faisons des choix de compétences. Quand un poste se libère, on ne se dit pas qu’il faut absolument recruter un homme ou une femme. On mène les entretiens, on établit une short-list, puis on choisit le ou la meilleure candidate. Il en va de même dans d’autres organisations : à la CCI, la mixité est respectée.
Bien sûr, recruter une femme peut soulever dans certains cas des questions pratiques – par exemple sur un éventuel projet de maternité. Mais les mentalités évoluent : aujourd’hui, le partage des responsabilités familiales est plus équilibré entre père et mère qu’il ne l’était auparavant. C’est une avancée qui a des répercussions sur l’équilibre travail / famille dont le manager doit tenir compte.
Quoi qu’il en soit, chaque profil apporte une valeur différente. Les plus jeunes apportent un regard neuf et une maîtrise des nouveaux outils, quand les plus expérimentés offrent solidité et recul. Ce qui compte, au fond, c’est de mixer les âges, les expériences et les genres : cette diversité garantit des regards complémentaires, et donc une plus grande intelligence collective.
Dans les travaux publics, au-delà des chiffres, l'imaginaire laisse entrevoir un secteur masculin. Face au manque de main d'œuvre, quels freins peuvent bloquer le recrutement des femmes ?
JR : Plus les besoins en main-d’œuvre sont importants, plus il serait dommage de passer à côté de candidates qualifiées.
Le recrutement se fait toujours en fonction des besoins et des profils disponibles, sans considération préalable de genre. On établit un profil de poste, puis on choisit la personne la plus adaptée. Certes, dans certains métiers physiquement exigeants, on aura tendance à privilégier un homme – par exemple pour le port ou le déplacement de charges lourdes. Mais aujourd’hui, la réglementation limite déjà le poids à 25 kilos, ce que nombre de femmes sont parfaitement capables de soulever.
La difficulté vient en réalité de l’amont, des écoles elles-mêmes. Prenons l’exemple de l’ESTP, une école orientée bâtiment et travaux publics : moins de la moitié des diplômés choisissent de rester dans nos métiers et les promotions ne comptent qu’un tiers de femmes. Le vivier féminin qui arrive jusqu’à nos entreprises est donc restreint. Beaucoup d’étudiantes s’orientent ensuite vers d’autres secteurs – promotion immobilière, assurance, banque – où leur formation est également valorisée.
L’organisation du travail inhérente aux métiers de travaux publics est aussi à considérer. Les journées commencent tôt : le chantier démarre à 8 heures, mais en région parisienne, la plupart des équipes passent d’abord par les dépôts ou les agences. Cela rallonge les amplitudes horaires, d’autant plus que beaucoup ajoutent une heure, parfois plus, de trajet. Ce n’est pas propre aux travaux publics, mais la réalité de nombreux secteurs en Île-de-France.
Il y a néanmoins des particularités liées aux plannings, comme certains travaux de nuit. Les chantiers reposent sur un travail d’équipe : une absence se ressent immédiatement et le télétravail n’est pas une option. Les spécificités des chantiers ne constituent pas en soi un obstacle à l’accueil des femmes, mais elles se heurtent aux contraintes liées à la gestion des enfants, qui pèsent encore aujourd’hui davantage sur ces dernières. En revanche, dans les fonctions de Bureau, l’organisation est plus souple. L’important est de faire confiance et de donner la possibilité aux salariés, femmes comme hommes, de gérer leurs contraintes personnelles quand elles se présentent.
D’un point de vue pratique, il y a aussi des adaptations nécessaires. Par exemple, la présence d’une seule femme sur un chantier impose des vestiaires et des douches séparés. Cela représente des contraintes techniques, mais elles sont compréhensibles et gérables. Il en va de même pour les tenues de travail et les équipements de protection (EPI). Dans mes entreprises, nous n’avons pas en stock toutes les pointures pour les chaussures de sécurité – comme le 37 ou le 38 – mais nous les commandons sur mesure. C’est la même chose pour les bottes de pluie ou les gilets de sécurité : il faut prévoir des équipements adaptés, que ce soit pour une collaboratrice, une visiteuse ou une représentante de la maîtrise d’œuvre ou de la maîtrise d’ouvrage. L’essentiel est de respecter la morphologie de chacun, homme ou femme, afin que chacun dispose d’équipements adaptés et puisse travailler confortablement et en sécurité.
Une autre difficulté, parfois, vient du regard porté par certains anciens dans les métiers. Pour eux, être commandés par une femme peut sembler inhabituel, voire difficile à accepter. Mais il arrive aussi que cette situation suscite davantage de respect, une certaine retenue qui apaise les relations.
En réalité, tout dépend de la culture d’entreprise, de la vision portée par la direction et de l’adoption de celle-ci dans les équipes.
Cette vision d’une absence de freins durables est-elle répandue dans le secteur ?
JR : De plus en plus. Le regard a beaucoup évolué ces vingt dernières années.
Mais il reste vrai qu’à poste égal, une femme doit souvent davantage prouver ses capacités qu’un homme. Elle doit le faire vis-à-vis de ses collègues masculins, mais aussi parfois vis-à-vis d’autres femmes. Une femme à un poste de direction est donc souvent plus observée, plus testée, qu’un homme le serait.
Selon vous, quelles bonnes pratiques pourraient faciliter l’évolution vers la parité dans le secteur ?
JR : La première étape, c’est déjà d’embaucher davantage de femmes sur des postes où elles sont peu présentes. Prenez notre parc matériel, par exemple : nous comptons deux femmes parmi vingt chauffeurs poids lourds, ce qui reste rare. Mais elles ont toute leur place.
Il est essentiel de ne pas instaurer de différences de traitement, ce qui créerait une situation compliquée à gérer. La seule exception concerne des questions pratiques, comme l’hygiène, où des aménagements spécifiques sont nécessaires.
Pour l’enjeu de l’articulation entre vie professionnelle et vie familiale, nous travaillons avec PRO BTP sur le sujet des crèches et des micro-crèches pour accompagner nos collaborateurs. Le projet n’est pas encore complètement abouti, mais l’idée est de proposer des berceaux temporaires afin de répondre au mieux aux besoins et de faciliter l'équilibre. Cela est bénéfique aux femmes comme aux hommes.
Nous sommes également fiers de soutenir les SouterReines, association qui vise à construire la mixité dans le BTP. Elle promeut des femmes modèles au sein de nos organisations qui puissent parler aux jeunes filles et aux jeunes femmes lors de leur apprentissage. L’objectif est de rendre nos métiers attractifs et de montrer qu’aucun n’est réservé à un genre. Aujourd’hui, l’association s’étend à l’Île-de-France et des bureaux se créent à Toulouse et dans les Hauts-de-France. Elle organise des visites de chantiers avec des écoles, participe aux assemblées générales et aux forums métiers et favorise la mise en relation entre différents prestataires adhérents. L’association rassemble des femmes et des hommes engagés, convaincus que la mixité est une richesse et une condition essentielle pour faire évoluer le secteur du BTP.
Au sein de la Commission formation de la FRTP Île-de-France, un groupe de travail Mixité a aussi été mis en place. Son objectif est d’emmener des collégiens et collégiennes sur les chantiers pour montrer que la mixité existe concrètement sur le terrain. Cela permet aux garçons comme aux filles de voir cette diversité à l’œuvre. Au-delà d’accueillir les jeunes sur nos sites, nous avons voulu aller à leur rencontre pour toucher un public large, garçons et filles, et pas seulement ceux déjà intéressés par le BTP.
Comment agir dès le plus jeune âge pour éveiller la curiosité des enfants et casser les stéréotypes autour des métiers du BTP ?
JR : Entre trois et sept ans, l’enfant forge son caractère et développe ses premières expériences. La mémoire commence à bien s’installer, et c’est une période clé pour semer des idées de métiers.
Pour agir à ce moment charnière, Routes de France et la FNTP ont publié Les travaux de la route, publié aux éditions Fleurus dans la collection La petite imagerie. Cet ouvrage montre la diversité des métiers et permet de sensibiliser, dès 2-3 ans, les enfants autrement.
L’objectif est double : éveiller leur curiosité pour des carrières possibles dans les travaux publics, mais aussi leur faire comprendre l’importance d’entretenir notre patrimoine routier. La route n’est pas seulement un espace de circulation ; c’est un véritable outil de développement, de liberté et, assurément, le premier réseau social.
Un des premiers leviers est l’éducation, et les parents ont un rôle particulier. Beaucoup veulent protéger leurs enfants et les préparer à l’avenir, ce qui passe aussi par les jeux et les jouets. Ce petit livre propose une vision globale, où l’on voit des filles comme des garçons. Avec ses camions et ses machines, il montre que ces univers sont ouverts à toutes et à tous.