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13 min

Territoires en transformation : témoignages - Retour sur le forum Future of Cities & Gov 2025

Organisé par le HUB Institute, ce forum a réuni plus de 300 décideurs publics et plus de 50 intervenants.
Auteur
Anaïs Jardin
Publié le
1/10/2025

Le forum Future of Cities & Gov, organisé par le HUB Institute, se présente comme le rendez-vous annuel des décideurs publics et élus locaux pour la transformation des politiques publiques. Il propose des témoignages sur les défis urbains contemporains et les solutions innovantes pour les villes de demain. L’édition 2025, qui s’est tenue le 16 septembre 2025 au Comet Meetings - Bourse, a réuni plus de 300 décideurs publics et plus de 50 intervenants. Nous avons assisté aux témoignages de la matinée, avec : 

  • Vincent Ducrey, HUB Institute, Président & co-fondateur
  • Laurent Saint-Martin, ancien Ministre délégué chargé du Commerce extérieur et des Français de l'étranger
  • Olga Givernet, Députée de l'Ain, ancienne ministre déléguée à l'Energie
  • Augustin Augier, Secrétaire général à la planification écologique
  • Romain Rousselet, Responsable du Marché des Réseaux de Froid d’ENGIE Solutions
  • Raphaël Schrepel, Collaborateur auprès du DGST de Levallois-Perret
  • Jean-François Debat, Maire de Bourg-en-Bresse, Président délégué de Villes de France
  • Jean-Patrick Masson, Vice-Président chargé de la Transition écologique, déchets, énergies renouvelables, réseaux, concessionnaires et régies, programme H2020 à Dijon Métropole, 
  • Nancy Sutley, Deputy Mayor for Energy and Environment, Los Angeles
  • Franck Louvrier, Vice-Président de la région Pays de la Loire, Maire de La Baule-Escoublac
  • François Durovray, Président du conseil départemental de l'Essonne, ancien Ministre
  • Caroline Zorn, Eurométropole de Strasbourg
  • Geoffroy Boulard, Vice-Président à la Communication et à l'Innovation numérique de la Métropole du Grand Paris
  • Karine Dussert-Sarthe, Directrice Orange Île-de-France
  • Michel Bisson, Président de Grand Paris Sud
  • Emmanuel Grégoire, Député de Paris

Nous proposons ici une synthèse de ces témoignages, avec un accent particulier sur l’intelligence artificielle (IA), le numérique et la transition écologique. Il examine comment les collectivités locales peuvent jouer un rôle central dans ces transformations.

Les collectivités sont le fer de lance de l’attractivité française ; c’est ce qu’a déclaré Laurent Saint-Martin, ancien ministre délégué auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, chargé du Commerce extérieur et des Français de l’étranger, en ouverture du Forum Future of Cities : “L’attractivité d’un territoire, sa capacité à accueillir des investisseurs étrangers et à soutenir nos entreprises à l’export, ne dépend pas uniquement des politiques nationales. [...] C’est dans nos territoires que se prennent les décisions concrètes qui permettent aux entreprises françaises et internationales de se développer : infrastructures adaptées, accompagnement des projets d’investissement, soutien à l’innovation, promotion des filières locales à l’international.” 

En parallèle, Vincent Ducrey, Président & co-fondateur du HUB Institute, affirme que “les métropoles concentrent toutes les crises”, mais les villes moyennes et rurales ne sont pas épargnées. Entre transition écologique, choc démographique, crise du logement et révolution numérique, les villes sont au cœur des défis du XXIᵉ siècle.

Comment les collectivités peuvent-elles devenir plus résilientes, durables, connectées et attractives dans un contexte de contraintes financières, climatiques et démographiques croissantes ?

1. L’IA et le numérique au service des collectivités

“Le Grand Paris constitue un écosystème exceptionnellement attractif. [...] Mais il est confronté à un risque : rater le virage de l’intelligence artificielle, comme nous avons déjà manqué plusieurs vagues d’innovation au cours des 40 ou 50 dernières années. À force de passer à côté, nous finirons par le payer très cher. C’est un enjeu européen majeur.” (Emmanuel Grégoire, Député de Paris). Selon le Smart City Index, cité par Karine Dussert-Sarthe (Directrice Orange Île-de-France), Paris (1re ville française du classement) est en 71e position des villes les plus connectées. Ce classement reste favorable aux villes européennes, puisque 6 figurent dans le top 10 : Zurich (#1), Oslo (#2), Genève (#3), Londres (#6), Copenhague (#7) et Lausanne (#10) ; Dubaï, Abu Dhabi, Canberra et Singapour complètent le top 10. Selon le Baromètre 2024 de Data-publica, 51% des collectivités françaises sont engagées dans des projets d’IA, laissant encore la moitié à mobiliser. Pourtant, plusieurs intervenants soulignent une forte appétence des collectivités pour les outils d’IA, perçus comme un levier de connaissance et d’amélioration du service public. 

La Métropole du Grand Paris (MGP) met en œuvre une stratégie ambitieuse pour déployer des solutions d’IA durables et éthiques, au service des collectivités. Cette stratégie repose sur deux ambitions : d’une part, accélérer l’usage de l’IA dans les communes de la Métropole en sourçant des solutions utiles, en accompagnant des projets d’IA portés par les communes (programmes Innover dans la ville et Quartiers Métropolitains d’Innovation), et en expérimentant des solutions sur le territoire (ApproprIAtion métropolitaine). D’autre part, la MGP ambitionne de développer un écosystème métropolitain d’IA urbaine et territoriale dynamique et reconnu à l’international : pour encadrer le développement d’une IA éthique, durable et souveraine, “nous devons créer les conditions d’un écosystème performant : infrastructures adaptées, stockage sécurisé des données, et possibilités de mutualisation entre communes pour développer de nouveaux cas d’usage”, explique Geoffroy Boulard, Vice-Président de la MGP.

Depuis avril, plusieurs parcours concrets ont été lancés au sein des collectivités de la MGP. Parmi eux : 

  • La gestion énergétique des bâtiments publics : déjà expérimentée et en phase de déploiement sur 55 communes, soit 7 000 bâtiments. L’IA permet des gains énergétiques, une meilleure supervision et des systèmes d’autorégulation.
  • L’optimisation des processus administratifs : 22 communes se sont engagées depuis avril pour réduire les délais et la lourdeur bureaucratique dans les services techniques et administratifs, avec l’appui de start-ups.
  • La gestion des aires de livraison : dans 11 communes, l’IA est utilisée pour fluidifier l’accès au centre-ville et faciliter la livraison des artisans et commerçants.

“Toutes ces solutions s’inscrivent dans une logique de mutualisation, d’efficacité et de soutien à l’innovation locale, sans jamais perdre de vue l’éthique et la relation humaine. Car les élus comme les agents insistent : l’IA doit être un outil au service des agents, pour améliorer la relation avec les habitants, jamais pour la déshumaniser.” (Geoffroy Boulard). 

Strasbourg est un autre exemple de collectivité française qui se positionne en faveur d’une IA éthique. Caroline Zorn de l’Eurométropole de Strasbourg, rapporte que la métropole a mis en œuvre, dans un premier temps, une stratégie numérique responsable reposant sur la sobriété numérique (réduire l’impact environnemental des technologies), la solidarité numérique (inclusion, lutte contre les biais et discriminations dans le numérique) et les libertés numériques (protection des droits des citoyens, souveraineté numérique, accès équitable aux données et aux technologies). Par la suite, Strasbourg s’est dotée en juin 2025 d’une Charte éthique de l’IA. Après plusieurs expérimentations, la métropole a décidé que les outils d’IA ne seraient pas directement mis entre les mains du public ; seuls les agents de la collectivité utilisent des outils d’IA, après avoir été formés. Néanmoins, elle reconnaît aux agents le droit de refuser d’utiliser l’IA mise à leur disposition (droit à l’intégrité numérique). 

Ailleurs en France, Dijon illustre le cas d’une métropole qui utilise l’IA et la donnée pour expérimenter des solutions qui optimisent la consommation énergétique de ses infrastructures. Dans le cadre du programme européen Horizon 2020, qui finance Dijon à hauteur de 9 millions d’euros et mobilise 54 partenaires au total, Dijon a mis en oeuvre près de 80 innovations dans le quartiers de la Fontaine-d’Ouche, qui abrite une population fragilisée de 8 000 habitants : réhabilitation thermique des logements, éclairage public optimisé, stockage d’énergie, etc. Le projet repose sur une plateforme énergétique intelligente qui ajuste en temps réel l’énergie délivrée aux habitants ; il repose aussi sur l’autoconsommation collective : les écoles, centres sportifs et autres bâtiments produisent de l’énergie qu’ils consomment en partie eux-mêmes, redistribuant le surplus vers d’autres sites et, si nécessaire, vers le réseau. Selon Jean-Patrick Masson, Vice-Président de Dijon Métropole, “le succès repose surtout sur les partenariats et l’accès aux données : sans données partagées entre tous les acteurs, il est impossible de mener ce type d’opération”.

2. La ville du futur se construit sur elle-même

“Nous entrons dans une ère où il s’agit de reconstruire la ville sur la ville, en la repensant pour gagner en efficacité et en sobriété”, selon la Députée de l’Ain Olga Givernet. Pour Michel Bisson, Président de Grand Paris Sud, les collectivités doivent passer de modèles de développement à des “modèles d’enveloppement”, autrement dit elles doivent se détourner d’un modèle d’expansion permanente pour évoluer vers un modèle qui tient compte de la raréfaction des finances publiques et de l’urgence climatique. 

Pour cela, Michel Bisson défend que les collectivités doivent maîtriser les biens essentiels : l’eau, l’énergie, le sol et le numérique. Par exemple, en utilisant l’IA pour détecter les fuites d’eau, Grand Paris Sud a économisé 400 000 m³ d’eau, soit près de 300 000 € par an pour un coût de 25 000 €. Autre exemple : Grand Paris Sud est aujourd’hui le deuxième territoire d’Île-de-France, après Paris, en matière de réseaux de chaleur. 32 000 logements y sont déjà raccordés, et l’objectif est de doubler ce chiffre pour atteindre 60 000 dans une dizaine d’années. “Ces réseaux sont alimentés par des énergies renouvelables ou de récupération : chaleur issue des déchets, géothermie profonde et chaleur des data centers. Cela permet non seulement de réduire l’impact écologique, mais aussi de proposer aux habitants une énergie moins chère et plus stable que le gaz ou l’électricité, car les sources sont locales et maîtrisées.” explique Michel Bisson. 

Enfin, construire la ville sur elle-même peut aussi être une façon de répondre à la crise du logement. Alors qu'un logement parisien accueille désormais moins d’1.7 habitant en moyenne (résultat de la baisse de la natalité, de l’augmentation de la durée de vie et de l’augmentation des décohabitations), Emmanuel Grégoire plaide notamment pour un choc d’offre en faveur des logements sociaux passant par les surélévations et l’utilisation des réserves foncières disponibles, tout en respectant les objectifs environnementaux fixés par le PLU bioclimatique (désimperméabilisation des sols, 10 m² d’espaces verts par habitant, 300 hectares supplémentaires de jardins). L’augmentation de l’offre passe aussi par une réallocation du capital privé pour valoriser des logements déjà existants. Il soutient que la crise du logement résulte en grande partie d’une mauvaise allocation des capitaux privés, qui se détournent des logements locatifs pour aller vers le meublé touristique, l’immobilier tertiaire et le placement patrimonial. Travailler sur le levier fiscal permettrait de rendre le logement locatif plus attractif. 

3. Comment renforcer le rôle des collectivités comme acteurs clés de la transition écologique ?

Les collectivités jouent un rôle clé dans la planification écologique. Pour Augustin Augier, Secrétaire général à la planification écologique, la planification écologique doit passer d’une logique descendante à une logique de contractualisation avec les acteurs locaux. Alors que la France doit accélérer la baisse de ses réductions de GES (-1% de baisse structurelle en 2025 contre un objectif de -5% par an), les solutions issues des territoires bénéficient généralement d’une meilleure acceptabilité sociale car elles répondent à des enjeux spécifiques qui concernent directement les populations locales (logements mal isolés, transports inadaptés, vulnérabilité des entreprises, etc.). “Le véritable levier d’accélération est donc là : dans la coopération avec les acteurs locaux, qui disposent à la fois de solutions concrètes et d’une forte demande sociale pour s’adapter.” (Augustin Augier). 

Cela suppose notamment d'harmoniser les documents de planification. De nombreux schémas et documents de planification se sont accumulés dans les territoires (SCOT, SRADDET, PLH, etc.). À cela s’ajoutent des schémas sectoriels (eau, énergie, alimentation et agriculture, biodiversité, etc.). “Tous ont leur raison d’être, mais ils se chevauchent et compliquent la mise en œuvre. Si nous voulons déployer la planification écologique à grande échelle, il faudra rapidement repositionner ces outils, simplifier leur usage et créer un cadre de contractualisation État-collectivités”, selon Augustin Augier. 

Cependant, les collectivités ont le sentiment de subir un “zig-zag”, autrement dit un manque de cohérence dans les politiques de transitions écologiques. “Sur la sobriété foncière, les ambitions sont affichées à l’horizon 2050, mais la mise en œuvre tarde. Dans nos SCOT, nous intégrons dès maintenant ces objectifs, mais les messages de l’État manquent de cohérence et de clarté”, rapporte Jean-François Debat, Maire de Bourg-en-Bresse et Président délégué de Villes de France, qui craint que les politiques de transition écologique ne deviennent des variables d'ajustement budgétaires. “Nous, acteurs locaux, ne pouvons pas travailler dans ces conditions. Nous avons besoin d’un cadre stable, clair et garanti. S’il y a moins de moyens, nous ferons avec mais nous devons le savoir à l’avance. La visibilité est essentielle, pour les collectivités comme pour les acteurs privés.” (Jean-François Debat). 

Dans ces conditions, la question est de savoir comment financer un nouveau paradigme d’urbanisme pour des villes durables et résilientes ? Pour Olga Givernet, Députée de l'Ain, et ancienne ministre déléguée à l'Énergie, les collectivités doivent se tourner vers les partenariats publics-privés afin d’être moins dépendantes des financements publics et de contrer des instabilités bloquantes. Elles doivent aussi anticiper la partie assurantielle afin de faire face aux risques climatiques sans surcoût. Vincent Ducrey appuie l’idée d’un partenariat public-privé pour financer la transition écologique dans les collectivités : “Les partenariats public-privé, lorsqu’ils sont bien pensés, peuvent permettre de rentabiliser des projets, tout en maintenant un impact social et environnemental.”

Los Angeles : une ville résiliente en transition

Los Angeles s’est fixé l'objectif d’atteindre 100% d’énergie neutre en carbone d’ici à 2035. Nancy Sutley, Deputy Mayor for Energy and Environment de Los Angeles, a présenté plusieurs actions du Los Angeles Department of Water and Power (LADWP) pour soutenir cette transition énergétique : 

Le LADWP a lancé le projet « Island Solar + Storage », un centre solaire et de stockage couvrant près de 1 900 hectares, capable de fournir 7 % de la consommation énergétique totale de la ville, soit l’équivalent de plus de 200 000 foyers par an. Les investissements incluent le solaire, l’éolien, la géothermie et le stockage par batteries. Cette année, LADWP mettra hors service la centrale de Coal Plant et la remplacera par une installation plus propre, la première du genre aux États-Unis

Depuis 2018, le LADWP a investi plus de 120 millions de dollars dans l’infrastructure de recharge pour véhicules électriques. Los Angeles possède désormais plus de bornes de recharge que toute autre ville américaine. Les initiatives d’équité énergétique ciblent les communautés les plus touchées par la pollution.

Enfin, pour développer la résilience de la ville face à la chaleur, Los Angeles a activé des centres de refroidissement, a installé près de 300 km de revêtements urbains réfléchissants pour réduire la température de surface jusqu’à 6,5 °C, en ciblant les quartiers les plus exposés et sans ombrage naturel, et a développé le programme Cool Life qui fournit des unités de refroidissement et une assistance aux services publics pour les résidents âgés et vulnérables.

Conclusion - les collectivités allient résilience et attractivité

“Nous avons besoin d’une coopération étroite entre acteurs nationaux et collectivités territoriales pour faire de nos villes et de nos régions de véritables vitrines de l’excellence française et attirer des investisseurs internationaux” (Laurent Saint-Martin)

Le Forum Future of Cities & Gov 2025 montre que les collectivités allient résilience et attractivité en plaçant l’innovation, la transition écologique et la coopération au cœur de leur action. En mobilisant l’IA et le numérique, elles optimisent la gestion des infrastructures, réduisent les consommations d’énergie et améliorent la qualité des services publics. En reconstruisant la ville sur elle-même, elles répondent à la crise du logement et aux enjeux climatiques tout en valorisant le patrimoine existant. Pour relever ces défis, les collectivités s’appuient sur des partenariats public-privé et des financements innovants, garantissant la viabilité économique des projets et leur impact social.

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