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Les 3 et 4 juin 2025, l’Association des maires d’Île-de-France (AMIF)a tenu la 29ᵉ édition de son Salon à Paris Expo – Porte de Versailles (Hall 6). Moment phare de l’ouverture, la conférence inaugurale du 3 juin (11 h – 12 h 30, Agora centrale) a réuni cinq décideurs clefs pour questionner :
« Quel avenir pour les territoires dans un contexte géopolitique incertain ? »
L’enjeu était de décrypter, pour l’échelon communal, les répercussions d’un environnement mondial instable : fractures du multilatéralisme, guerres de haute intensité aux portes de l’Europe, reconfigurations économiques et budgétaires intérieures. Les échanges s’articulaient autour de trois fils rouges :
5 intervenants ont animé la discussion :
« Le monde d’aujourd’hui est un système nerveux qui crépite », a déclaré Jean-Noël Barrot en ouverture, résumant d’une formule la sensation d’un emballement simultané des horloges stratégique, économique et climatique. À l’échelle francilienne, cette accélération se traduit par une triple tension : la guerre en Ukraine rebat les cartes de la sécurité européenne ; la remontée brutale des taux et la volatilité du prix de l’énergie remettent en cause le modèle financier des collectivités ; l’urgence environnementale place l’action climatique au rang de service public vital.
Pourtant – et c’est le fil rouge qu’ont tiré tous les intervenants – les communes, les départements, les intercommunalités et la Région ne sont plus de simples rouages de l’appareil d’État exposés aux soubresauts conjoncturels. À la faveur des réformes législatives engagées depuis 2007 et d’une pratique diplomatique qui s’est considérablement professionnalisée, les territoires se projettent aujourd’hui au-delà de leurs frontières physiques : ils négocient, influencent, exportent et coopèrent. Cette note restitue les échanges de la conférence inaugurale de l’AMIF 2025 en trois temps :
Aucun des intervenants ne s’est risqué à une lecture linéaire de la situation : Stéphane Beaudet a parlé de « crises entremêlées », Valérie Pécresse de « plaques tectoniques normatives » et David Lisnard d’un « chevauchement d’ondes de choc ». Leurs interventions convergent sur un point : la scène internationale n’est plus un arrière-plan lointain ; elle s’invite, sans filtre, dans le quotidien de la gestion municipale.
On assiste à une superposition de crises qui bouleversent la gestion locale. À peine sortis de la pandémie, les édiles ont dû absorber le renchérissement des prix de l’énergie (jusqu’à +320 % sur certaines factures d’électricité pour les piscines et l’éclairage public) tout en finançant l’accueil des réfugiés ukrainiens et la montée en puissance des dispositifs de résilience civile. « Nous préparons un budget 2026 sans savoir quel sera le prix du mégawatt-heure dans trois mois », a résumé Patrick Ollier, soulignant l’extrême incertitude budgétaire. Cette perte de visibilité contraint les programmes pluriannuels d’investissement, mais pousse aussi les collectivités à des innovations : boucliers énergétiques locaux, émissions obligataires vertes, groupements d’achat intercommunaux, ou encore partenariats avec les énergéticiens pour installer des ombrières photovoltaïques sur les parkings des collèges.
Le centre de gravité diplomatique s’est par ailleurs élargi. Les maires et présidents d’exécutifs infra-Étatiques ne se contentent plus d’un rôle de « facilitateurs » ; ils se positionnent comme coproducteurs de normes. Valérie Pécresse l’a illustré : « Quand la Région vote son plan hydrogène, elle anticipe la taxonomie verte européenne et influence les standards industriels ». Le même raisonnement vaut pour la qualité de l’air, la commande publique circulaire ou la cybersécurité des infrastructures critiques. Dans les réseaux internationaux – C40 pour le climat, Urban 20 pour le dialogue G20/villes, Metropolis, CGLU – la voix francilienne pèse d’autant plus qu’elle s’appuie sur un écosystème dense d’opérateurs (RATP Dev, Eau de Paris, Île-de-France Mobilités) capables d’exporter savoir-faire et solutions techniques.
La redéfinition du couple État-collectivités donne ainsi naissance à une architecture institutionnelle hybride, que Jean-Noël Barrot a qualifiée de « diplomatie démultipliée ». Depuis la loi Thiollière (2007), la coopération décentralisée est reconnue comme compétence à part entière ; la loi d’orientation et de programmation sur le développement (2014) a élargi le périmètre à l’ensemble de l’« action extérieure des collectivités territoriales » ; les articles L. 1115-1 s. CGCT rappellent l’obligation de conformité aux engagements internationaux de la France mais n’exigent aucune « obéissance positive » à la politique étrangère nationale. Ce cadre, souple par construction, autorise par exemple la Région à nouer un accord de partenariat stratégique avec la Californie sur l’adaptation climatique, tout en permettant à des communes rurales de mobiliser le « 1 % eau » pour soutenir des projets hydrauliques en Afrique de l’Ouest.
Cette montée en puissance se heurte toutefois à deux contraintes:
Au total, les collectivités se trouvent placées aux avant-postes d’un nouveau modèle de gouvernance : elles doivent composer avec la volatilité géopolitique tout en développant des coopérations transfrontalières en phase avec les Objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies ; elles doivent sécuriser leurs bases financières sans renoncer à l’investissement vert ; elles doivent enfin parler d’une seule voix dans les forums internationaux pour transformer leur expertise en levier d’influence.
À écouter les différents intervenants, il apparaît que les collectivités disposent déjà de trois leviers essentiels - la diplomatie de projet, l’attractivité productive et la résilience territoriale – qui, bien articulés, peuvent transformer la conjonction des crises en accélérateur de rayonnement.
« Les jumelages qui faisaient surtout vibrer les fanfares en 1960 sont devenus, en 2025, des tours de contrôle de la transition écologique », a résumé Patrick Ollier.
Le rapport Diplomatie & Territoires 2024 en donne un aperçu chiffré : 12 700 projets de coopération décentralisée sont aujourd’hui recensés entre des collectivités françaises et des partenaires étrangers, répartis dans 146 pays, dont près d’un tiers concernent des collectivités du Sud global.
L’Île-de-France, qui concentre à elle seule 49 % de l’aide publique au développement (APD) locale déclarée, occupe une position dominante : elle ne se limite plus à piloter des projets isolés, mais oriente les priorités nationales et structure l’offre française de coopération territoriale.
Dans ce paysage en mutation, trois marqueurs distinctifs de la diplomatie francilienne s’affirment :
« La géopolitique se mesure aussi en visiteurs, en chercheurs et en investisseurs », a martelé Valérie Pécresse, rappelant que 14 % du PIB francilien dépendent d’activités directement exposées à la concurrence internationale. Les métropoles britanniques, néerlandaises ou baltes ont compris depuis longtemps qu’une marque forte leur donne un net avantage dans la compétition internationale : Manchester 2030 promet la neutralité carbone industrielle ; Design Helsinki capitalise sur l’économie créative ; Rotterdam Make It Happen fédère logistique portuaire et deep-tech.
L’Île-de-France dispose d’atouts incomparables – premier hub aérien européen, écosystème IA-quantique, densité universitaire record – mais souffre encore d’un récit fragmenté : chaque département, chaque intercommunalité, parfois chaque ville, décline sa propre charte graphique, son propre slogan. Stéphane Beaudet plaide pour un « storytelling fédéré » capable de relier Versailles-Grand-Parc au cluster HealthTech d’Évry-Corbeil en passant par les studios de cinéma de Saint-Denis. Il ne s’agit pas d’uniformiser, mais de rendre visibles les chaînes de valeur complètes (sport, hydrogène, numérique, silver economy) pour les investisseurs internationaux.
Dans ce contexte, les Jeux olympiques constituent une opportunité stratégique – souvent qualifiée de « vitrine ultime » – à condition qu’ils ne restent pas un simple moment de visibilité. Leur impact dépendra de la capacité des territoires à transformer cette exposition en retombées concrètes : implantations de laboratoires, ouverture de centres de R&D, création d’accélérateurs d’innovation.
Le maire d’Antibes a frappé les esprits en décrivant les 230 mm de pluie tombés en deux heures, le 23 septembre 2024 : « l’équivalent d’un mois de précipitations qui déferle plus vite qu’un tweet ne se partage ». Dans la salle, nul ne doutait que l’Île-de-France puisse, elle aussi, être confrontée à un choc de même ampleur : crue éclair de la Seine, incendie de grande intensité en vallée de Chevreuse, ou cyberattaque paralysant les systèmes informatiques hospitaliers. Jean-Noël Barrot l’a rappelé avec force : « La donnée de risque est devenue l’alpha et l’oméga de la compétitivité territoriale ».
Face à ces menaces, trois axes d’action prioritaires se dégagent pour l’Île-de-France :
À terme, la capacité à absorber les chocs pèsera autant que la fiscalité dans la décision d’implantation d’un siège social ou d’un centre logistique. La résilience territoriale devient ainsi un critère d’attractivité à part entière, autant qu’un impératif partagé, un message que nous portons avec force au sein de Paris-Île de France Capitale Économique.
La conférence inaugurale du Salon AMIF 2025 n’a pas seulement dressé la carte des risques. Elle a mis en évidence un véritable changement de paradigme.
Dans un monde où la géopolitique s’invite désormais dans les cours d’école, les stations d’épuration ou les salles des marchés, l’international n’est plus un supplément d’âme : il conditionne la survie économique des collectivités, la cohésion sociale de leurs habitants et, in fine, la légitimité démocratique de leurs élus. Jean‑Noël Barrot l’a formulé d’une phrase qui résonne comme une feuille de route : « Nous n’avons pas le luxe d’attendre un monde stable ; nous devons stabiliser le monde depuis nos territoires. »
En ce sens, quatre leviers ont été envisagés pour une résilience active
L’Île‑de‑France dispose d’atouts que beaucoup de régions lui envient : une densité universitaire et scientifique sans égale en Europe, un hub aérien qui connecte plus de 300 villes, un tissu d’entreprises innovantes qui va des deep‑tech de Saclay aux industries créatives de Saint‑Denis. Le défi n’est donc pas tant de créer des ressources que de les orchestrer. C’est tout le sens du Conseil francilien de la diplomatie territoriale envisagé par les intervenants : un lieu de copilotage agile où Région, Métropole, départements et grandes communes accorderaient leurs stratégies, partageraient leurs retours d’expérience et parleraient d’une seule voix dans les enceintes internationales.
Un Fonds francilien d’innovation climatique, doté de 50 M€ sur trois ans, permettrait de cofinancer des partenariats triangulaires entre collectivités franciliennes, partenaires du Sud et acteurs de l’innovation (start‑up, laboratoires).
Ces projets – sur le risque inondation, le rafraîchissement urbain, l’hydrogène vert – contribueraient à générer des retombées concrètes : données exploitables, solutions transférables, reconnaissance internationale.
Aucune infrastructure n’est suffisante face au risque sans une population préparée. D’où l’idée d’un Label Territoire‑Risque qui formerait 80 % de la population en cinq ans aux gestes réflexes en cas de canicule, inondation ou cyberattaque. Il ne s’agit pas d’un gadget de communication, mais d’une condition essentielle à la résilience.
La diplomatie n’est féconde que si elle irrigue l’économie réelle. Instituer le fameux « quart‑d’heure business » dans chaque déplacement officiel – pratique éprouvée par la Bavière ou l’Émilie‑Romagne – ferait des élus les premiers business developers du territoire et des PME les vecteurs d’un soft power francilien qui parle le langage des solutions concrètes.
Ces quatre piliers – gouvernance unifiée, finance climatique, culture du risque et diplomatie économique de proximité – ne sauraient être relégués au rang des nice‑to‑have. Ils constituent la charpente d’une résilience active capable de transformer l’instabilité mondiale en moteur d’innovation locale. À l’horizon 2030, une Île‑de‑France une Île-de‑France structurée autour de cette stratégie pourrait se positionner comme un laboratoire exportable : jumeaux numériques partagés avec la vallée du Gange, standards de cybersanté échangés avec São Paulo, démonstrateurs hydrogène co-développés avec la Californie.
En d’autres termes, préparer le terrain dès 2025 revient à sécuriser les marges de manœuvre de 2035. La fragmentation est notre risque ; la coopération – démultipliée, financée, partagée et mise au service de la création de valeur – est notre antidote. Dans ce monde instable, l’Île‑de‑France peut choisir de subir ou de devenir le chef d’orchestre d’un nouveau concert des territoires. À la lumière de cette conférence, la voie est tracée ; il appartient désormais aux décideurs de la faire advenir.